
Adel Herik
L’histoire de l’Algérie indépendante peut être résumée en deux séquences majeures. La première va de juillet 1962 à décembre 1991. Elle a vu les colonels de l’ANP prendre les commandes du pouvoir politique, sous la direction du colonel Boumédiène, puis, après son décès, Chadli Bendjedid, le moins « militaire » des colonels, entamer un « virage à droite » qui s’est terminé par les « soubresauts » d’octobre 88, l’ouverture démocratique de février 89 et les victoires électorales du FIS en 90 et 91. La seconde va de janvier 1992 à février 2019. Elle commence avec la démission de Chadli sous la pression du haut-commandement de l’ANP et l’arrêt du processus électoral, se poursuit avec sept années d’horreur et de sang, puis une fois le FIS définitivement vaincu, se déroule « tranquillement » pendant les quinze premières années du règne du Président intronisé en 99 par les généraux vainqueurs, l’argent du pétrole coulant à flot et les barons du régime et sa clientèle ramassant les milliards à la pelle, dans une démocratie-Potemkine taillée sur mesure. L’AVC de Bouteflika a tout remis en question et son 4ème mandat fut le mandat de l’humiliation du peuple algérien et aussi celui des déchirements au sommet.
Où en sommes-nous aujourd’hui? Depuis février 2019, le Hirak, telle une horloge qui, imperturbablement, sonne deux fois par semaine, donne la migraine aux « décideurs » et empêche les privilégiés du régime de faire la sieste. Gaid Salah a fait le ménage et est devenu le seul homme fort du pouvour – Bouteflika viré, son petit frère en prison en compagnie d’une brochette d’anciens hauts dignitaires civils et militaires, un nouveau Président « élu » – puis s’en est allé rejoindre son Créateur.
Que nous réserve l’avenir? Et quelle lecture pouvons-nous faire des revendications du Hirak? Il est encore trop tôt pour se prononcer définitivement sur les intentions des nouveaux décideurs civils et militaires – reconduire le système après quelques ravalements de façade ou opérer une rupture graduelle. Une chose est certaine, cependant: le Hirak a balayé tout le décor en carton-pâte qui servait de vitrine démocratique au régime. Rien ne sera plus comme avant et tous les faits et gestes du nouvel exécutif seront examinés à la loupe par une opinion publique qui ne veut plus s’en laisser compter.
Mais l’élément capital qui est passé sous silence pour le moment est celui-ci: Gaid Salah aurait pu devenir le héros de l’écrasante majorité des Algériens et pas seulement d’une partie d’entre eux s’il avait eu le courage d’aller jusqu’au bout et de reconnaître publiquement que l’arrêt du processus électoral de janvier 92 a été une grave erreur dont le haut-commandement de l’ANP porte une grande part de responsabilité et que tout ce qui a été mis en place entre 1992 et 2019 dans le domaine politique et économique doit être défait. C’est là, me semble-t-il, le sens réel des deux slogans du Hirak « yetnahaw ga3 » et « les généraux à la poubelle… ». Quelque soient les raisons qui ont poussé, en 92, une partie de la population à soutenir activement la décision du haut-commandement militaire ou à accepter le fait accompli, faute de mieux, il nous est demandé à tous aujourd’hui de reconnaître que toute la deuxième séquence de notre histoire récente (1992-2019) a été un fiasco dans tous les domaines et que nous ne pourrons rien bâtir de solide dessus.
Je ne suis pas « islamiste », mais en tant que partisan de la démocratie pluraliste véritable et de l’État de droit, je suis aujourd’hui convaincu que nous n’avons pas le droit de léguer à nos enfants et petits-enfants (les moins de 30 ans) un pays miné par la haine et le mensonge. Les dirigeants du FIS avaient certainement commis de graves erreurs, mais nul ne pourra effacer le fait que leur parti avait été agréé par les autorités, qu’il était légal et qu’il avait remporté la majorité dans des élections organisées et supervisées par ces mêmes autorités. Empêcher ce parti de diriger le pays fut un acte de violence contre tous ses électeurs et une grande injustice. Cette injustice doit être aujourd’hui réparée si on veut vraiment que le pays sorte définitivement de l’ère du mensonge, du mépris et de la hogra. La citoyenneté moderne ne peut pas avoir pour fondement une injustice.









