
https://www.huffpostmaghreb.com/
29/11/2019
- Nadjib Belhimer

Le chef d’état-major de l’armée a précédé l’adoption, jeudi, de la résolution du parlement européen sur l’Algérie en assurant que l’Algérie est indépendante et souveraine dans ses décisions et qu’elle n’acceptait aucune ingérence ou diktat. De nombreux politiciens se sont empressés de dire leur refus de l’ingérence étrangère. Ceux qui s’opposent au pouvoir, refusent les élections et dénoncent la politique de harcèlement et les campagnes d’arrestations n’ont pas tardé non plus à exprimer leur rejet des ingérences étrangères sous toutes ses formes.
La résolution du parlement européen et les réactions qu’elles suscitent au niveau local soulèvent des questions sérieuses au sujet de ce consensus. Existe-t-il réellement une ingérence étrangère ou des indices réels que cela pourrait se produire?
Au cours des dernières semaines s’est posée la question de l’absence d’intérêt international pour ce qui se passe en Algérie depuis le 22 février. L’ancien ambassadeur américain à Alger, David Pearce, s’est étonné dans un tweet du manque d’intérêt des médias internationaux alors que l’Algérie connaît une situation sans précédent depuis 38 semaines. Pourtant, faisait-il valoir, il s’agit plus grand pays d’Afrique et du second en nombre d’habitants dans le monde arabe. Quelques jours après le tweet de Pearce, le Financial Times a publié un article dans le même sens pour évoquer le manque d’intérêt des médias internationaux pour l’Algérie.
Ici, en Algérie, certains ont estimé que cet absence d’intérêt relevait d’une complicité internationale avec le pouvoir et un indice que celui-ci est encouragé à aller vers l’organisation des élections malgré la persistance du refus populaire.
Pourquoi le lien avec les hydrocarbures ne tient pas la route
Certains établissent un lien entre ce soutien extérieur présumé au plan du pouvoir et l’adoption de la loi sur les hydrocarbures et aux avantages qu’elle offre aux compagnies pétrolières étrangères. Cette affirmation cherche une explication pragmatique à l’attitude des américains et des européens à l’égard de ce qui se passe en Algérie. Sauf que l’état du secteur des hydrocarbure en Algérie (recul des capacités de production, absence de découvertes de nouveaux gisements et accroissement de la consommation intérieure) et les bouleversements qu’il a connu au plan mondial (Les Etats-Unis sont devenus un pays exportateur après avoir été le plus grand importateurs, l’avènement du gaz et du pétrole de schiste et la concurrence féroce entre producteurs pour fournir l’Europe en gaz) affaiblissent cette thèse. Il faut donc chercher ailleurs les véritables raisons de l’absence d’entrain des Etats-Unis et de l’Europe à se prononcer publiquement sur les affaires algériennes.
La lecture de la position américaine doit être nécessairement appréhendée dans le cadre des orientations de la politique étrangère américaines au cours des dernières années. Une politique marquée par une tendance au redéploiement dans maintes région dans le monde.
Priorité à la stabilité
Depuis le mandat d’Obama, on parle publiquement d’un recul du rôle américain au Moyen-Orient (la définition officielle du département d’Etat américain intègre l’Algérie dans le Moyen-Orient, soit dans le détail de la dénomination, “Middle East and North Africa”, MENA). L’administration Trump a confirmé cette orientation avec le retrait des forces américaines de Syrie et, avant cela, d’Irak. Le retour de certaines forces en raison de situations particulières ne constitue pas une remise en cause de cette tendance générale. Mieux, Donald Trump a tenu à donner la priorité aux questions économiques et commerce en décidant du retrait des Etats-Unis de l’Accord de libre-échange transpacifique (TPP) et en imposant une renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Des démarches sont en cours pour réduire de moitié au cours des trois prochaines années les forces américaines (près de 1200 soldats) présentes en Afrique. Les américains comptent s’appuyer davantage sur les drones dans la conduite d’opérations militaires dans de nombreuses régions du continent.
Du point de vue américain, la lutte contre le terrorisme demeure une priorité de la politique étrangère, en lien direct avec la sécurité nationale. Les sources de menaces, pour les américains se trouvent en Afrique orientale et occidentale et en Libye. La présence militaire US au Niger, et notamment la base des drones à Agadès, montre un déploiement direct dans les régions qui ont un lien direct avec la sécurité de l’Algérie, la Libye et le Mali précisément. De quoi mettre fin à la controverse traditionnelle sur la présence militaire américaine et la nécessité de construire des bases militaires classiques en Afrique, au sujet desquelles l’Algérie affichait une certaine sensibilité, selon le discours officiel et les articles des médias locaux.
En revanche, l’administration ne montre aucun enthousiasme à changer les régimes dans les pays de la région. Il est clair que les démarches visant à répandre la “démocratie” et à généraliser le modèle américain se sont estompées depuis des années. Cela s’est confirmé avec l’administration Trump. Des analystes américains expliquent cette tendance par le fait que la démocratie peut être la cause de l’émergence de régimes encore plus hostiles aux USA. Ils citent pour preuve des exemples du Printemps arabe. En outre, les risques d’instabilité peuvent accentuer les défis sécuritaires des Etats-Unis. La stabilité est de ce fait une priorité.
Sur l’Algérie, le “wait and see”
Dans le cas algérien, le caractère pacifique des manifestations et l’absence d’alternatives claires rassurantes au régime actuel font partie des motifs qui poussent les américains à adopter une politique du wait and see. Mais cela ne signifie pas pour autant un soutien franc au pouvoir en Algérie d’autant que les élections, dans les conditions actuelles, sont porteuses de grands risques. Les américains pourraient changer de position en fonction des conséquences éventuelles de cette aventure.
La position européenne n’est pas très différente. La stabilité constitue un intérêt vital pour l’Union Européenne (plus précisément la France) et elle n’est pas pressée d’adopter une position qui pourrait passer comme étant favorable à un changement de régime en Algérie. Les élections constituent un test de la capacité du pouvoir à maîtriser la situation. La réaction de la rue sera la base à partir de laquelle pourrait s’élaborer une position claire et franche sur ce qui se passe en Algérie.
Le Hirak a neutralisé les cartes de l’ingérence et de la violence
Dans ce contexte, la résolution du parlement européen n’aura aucun impact à moyen terme. Elle restera dans son cadre politique, comme une expression des forces qui dominent dans ce parlement et qui tentent davantage de se donner une posture morale que d’oeuvrer à exercer une influence sur les équilibres existants.
En Algérie, la résolution sera traitée avec beaucoup d’extravagances médiatiques et politiques pour affirmer qu’il existe un complot. Sauf qu’une telle démarche souffre d’un point faible mortel: les opposants au pouvoir (ceux qui sont comptabilisés sur la révolution pacifique précisément) n’ont jamais demandé une solidarité extérieure; et ils n’ont pas fait du facteur “pression internationale” un instrument de leur combat pacifique pour le changement de régime. La révolution pacifique a réussi à faire tomber cette carte dès le début, tout comme elle a tenu à faire tomber la carte de la violence. Mieux, la suspicion de quête du soutien étranger concerne le pouvoir d’abord notamment avec les tournées de Lakhdar Brahimi et Ramtane Lamamra au tout début de la révolution pacifique, ou avec les propos de Bensalah à Poutine, à Sotchi, il y a de cela cinq semaines.
Les Algériens ont choisi de prendre les choses par leurs propres mains, de lutter pour la liberté et l’Etat de droit loin des aventures des appels à l’ingérence de l’étranger. Et il est probable qu’ils marcheront seuls, sur un chemin long et difficile, exactement comme ils l’ont fait un certain novembre 1954.













