بشير عمري



Dès l’indépendance, le clan d’Oujda, conduit par Boumediene, Ben Bella et Bouteflika, s’empare du pouvoir par la force en s’appuyant sur l’armée des frontières. La révolution est trahie et toutes ses structures et instances sont dissoutes au profit d’un clan qui impose un système despotique dans lequel l’état-major décide de tout. Un système toujours en place.
BOUMEDIENE MÈNE LA GUERRE CONTRE LES MOUDJAHIDINES
Les maquisards de l’intérieur épuisés par 7 ans de guerre contre le colonialisme, ont essayé de résister dans un combat inégal face à l’armée de Boumediene, composée dans sa majorité de militaires dont aucun n’a tiré une seule balle contre l’armée française.
Boumediene et ses troupes fraiches arrivées de Tunisie, aidés par les fameux déserteurs de l’armée française (les DAF), mettent beaucoup de zèle pour combattre les maquisards qui refusent la confiscation du pouvoir par ce son clan usurpateur. Dans ce combat inégal, des milliers de vrais maquisards et de civils sont tombés au champ d’honneur notamment dans la wilaya 4 et la région kabyle. Des centaines de maquisards sont arrêtés et torturés dans les mêmes locaux et avec les mêmes méthodes utilisées par les tortionnaires : Massu, Bigeard et Aussaresses.
Les chefs historiques de la révolution sont éliminés physiquement, jetés en prison ou poussés à l’exil. Boumediene installe un pouvoir absolu aidé dans sa sale guerre contre la révolution par des capitaines et commandants issus du clan des DAF qui finiront par prendre les commandes du pays 30 ans après. Parmi eux, les futurs généraux : Khaled Nezzar, Larbi Belkheir, Mohamed Touati, Mohamed Lamari…
UN SYSTÈME DESPOTIQUE TOUJOURS EN PLACE
Le système imposé par Boumediene repose toujours sur la même configuration du pouvoir et poursuit un même et immuable objectif : maintenir le contrôle total sur le peuple, le pays et ses richesses.
Qu’il est triste de constater que 60 ans après l’indépendance, on retrouve dans notre pays les grandes lignes de la structure politique du colonialisme : les Algériens exclus du processus politique, privés de liberté et de leur dignité, humiliés, opprimés, dépossèdés de leur mémoire collective et de leur histoire. La Hogra, la violence pathologique de l’état, le mépris, le mensonge, la politique de division, l’oppression psychologique, le mensonge et les techniques de manipulation sont érigés en leviers de gestion de la société.
LE COMBAT AUJOURD’HUI POURSUIT CELUI DE NOS MARTYRS
Le pouvoir a tout fait pour falsifier l’histoire de notre pays, notamment celle liée à la guerre de libération, il a cherché par tous les moyens à faire oublier les vrais héros et en fabriquer des Zaïms et des Fakhamates. Falsifier l’histoire pour ces Zaîms en carton vise également à empêcher le peuple de mesurer la distance qui sépare les escrocs et usurpateurs du pouvoir avec les vrais héros de la révolution et ce qu’ils incarnent en termes de valeurs et de dévouement.
L’idéal d’une Algérie libre, démocratique et sociale a été trahi dès l’indépendance. Dans cette perspective, on peut dire qu’il y’a un lien fondamental entre le combat inachevé pour l’indépendance et toutes les luttes menées pour résister contre le système despotique en vigueur depuis 1962.
Le Hirak s’inscrit dans cette continuité historique, il est porteur de la même espérance lumineuse pour laquelle se sont sacrifiés les martyrs : libérer le pays et le peuple en se réappropriant les valeurs de fraternité, solidarité, justice et liberté.
Cependant, cette espérance doit continuer à être agissante et active, si elle ne l’est pas, elle devient chimère et illusion et comme dirait Aristote : « Le rêve d’un homme éveillé ».
Médecin et militant des droits de l’homme, Salah-Eddine Sidhoum a connu l’Algérie depuis l’indépendance, il y a 60 ans. Son jugement est sévère sur ces décennies depuis 1962.
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Entretien Baudouin Loos

Journaliste au service Monde
Publié le 4/07/2022 à 15:32
Le Soir Belgique
https://www.lesoir.be/452290/article/2022-07-04/salah-eddine-sidhoum-loligarchie-politico-militaire-regne-toujours
Les Algériens célèbrent en ce moment les 60 ans de l’indépendance de leur pays arrachée à la France coloniale. Qu’est devenue l’Algérie depuis lors ? Nous avons interrogé un témoin engagé, l’Algérois Salah-Eddine Sidhoum, 74 ans, chirurgien orthopédiste, défenseur des droits de l’homme et animateur du site lequotidienalgerie.org. Un homme qui a souvent payé le prix (prison, clandestinité) de sa critique radicale du régime.
En 1962, s’est-on rendu compte que ce qu’on appelait « l’armée des frontières » avait fait main basse sur le pouvoir ?
L’Algérie était en pleine euphorie avec son accession à l’indépendance mais le grenouillage politique battait son plein au sein des instances dirigeantes de la Révolution. Mohamed Boukharouba (alias Houari Boumediene, deuxième chef de l’Etat algérien de 1965 à 1976 puis président de la République de 1976 à 1978, NDLR) qui avait trouvé une façade politique en la personne de Ben Bella (combattant de l’indépendance algérienne et un homme d’Etat, chef du gouvernement de 1962 à 1963 puis le premier président de la République de 1963 à 1965, NDLR), avait soigneusement préparé l’armée des frontières au Maroc et en Tunisie. Le 9 septembre 1962 le GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne) était évincé et Alger occupée par l’armée des frontières, ce qui coûta plus d’un millier de morts dans les rangs des maquisards de l’armée de libération nationale et des civils. Le 19 juin 1965, Boumediene prend le pouvoir et consacre définitivement le pouvoir militaire avec sa police politique qu’était la sinistre Sécurité militaire.
Qu’appelez-vous « l’oligarchie militaro-financière » ?
L’oligarchie militaro-financière a commencé à se structurer très tôt, dès la fin des années 60. Aventuriers des frontières, anciens collaborateurs de la France coloniale « repentis », opportunistes de tous bords, mais aussi et malheureusement certains chefaillons de maquis (qui avaient bradé honneur et dignité pour un bar, une licence dite d’importation ou une poignée de dinars) se donnaient la main pour se partager l’Algérie indépendante considérée comme un butin de guerre. C’est cette minorité de l’avoir et du pouvoir qui a pris en otage toute une nation.
Et qui reste au pouvoir…
La chronologie de l’Histoire, implacable, désigne les véritables « maîtres » de l’Algérie. Durant l’été 62, Boumediene et son armée des frontières évinçaient le GPRA et plaçaient leur potiche en la personne de Ben Bella. En 1965, Boumediene complétait son coup d’Etat de 1962, en déposant la façade politique pour prendre le pouvoir jusqu’à sa mort en décembre 78. En janvier 79, le colonel Chadli Bendjedid fut désigné président par un conclave d’officiers. En janvier 92, une poignée d’officiers de l’armée déposait Chadli, mettait un terme à la modeste expérience démocratique, en annulant les premières élections libres de l’Algérie indépendante. En 99, le même conclave d’officiers désignera Abdelaziz Bouteflika à la présidence. C’était l’un des géniteurs de ce système qui, grâce à ses intrigues, fera perdurer son règne durant 20 ans. En 2019, il sera mis fin à ce règne et Tebboune sera désigné, toujours par un conclave d’officiers, président de la République. Ce rappel historique désigne qui gouverne réellement l’Algérie depuis 62.
Comment analysez-vous ces années 1988-1999, quand un vent nouveau, démocratique, a soufflé puis qu’un coup d’Etat militaire a engendré une terrible guerre interne ?
Ce qui s’est passé le 5 octobre 88 n’a jamais été un « printemps démocratique » mais une diabolique machination d’un clan du régime qui voulait « réformer » le système en poussant la jeunesse dans la rue dans le but d’éliminer les caciques du FLN. Cette machination criminelle a coûté la vie à plus de 500 jeunes citoyens. Ces piètres manipulateurs ignoraient qu’ils manipulaient une poudrière, qui éclatera. Ils donnaient ainsi l’occasion à une jeunesse abandonnée et sans repères, de vomir sa haine d’un régime illégitime qui avait transformé le pays en une vaste prison à ciel ouvert. Sans présent ni avenir et minée déjà par de nombreux fléaux sociaux, notre jeunesse se donnera à cœur joie à détruire tout ce qui représentait à ses yeux les symboles de la hogra (l’injustice, le mépris) et de la corruption.
Avec le recul, l’Histoire a mis à nu l’imposture du 5 octobre 88 et sa supercherie démocratique. Le premier tour des élections législatives plurielles de décembre 91, qui avait échappé au contrôle des « services », dessinait la carte politique réelle du pays avec ses trois principales composantes (sociale-démocrate représentée par le FFS, nationaliste représentée par le FLN rénové, et surtout islamiste représentée par le FIS). Les sanglants événements qui ont suivi le coup d’Etat de janvier 92 qui mettait un terme à la « récréation démocratique » ont montré encore une fois qu’il n’était pas question pour ce système de se plier à la souveraineté populaire et qu’on ne pouvait toucher aux fondements du système militaro-financier en place. Après tant d’années de tromperie, nombreux sont ceux qui s’accordent maintenant à dire que la victoire du FIS ne fut qu’un alibi dans l’arrêt du processus d’autodétermination des Algériens. Tout autre courant politique légitimé par la volonté populaire à travers le suffrage universel aurait subi le même sort.
Il y eut ensuite l’ère Bouteflika, entre 1999 et 2019. Peut-on parler à la fois d’apaisement et de pourrissement pendant ces vingt années ?
La violence du régime déclenchée à partir de janvier 92 pour sauver ses privilèges et la contre-violence d’une jeunesse sans présent ni avenir ont dépassé toutes les limites de l’horreur. Les massacres, exécutions sommaires, attentats aveugles, tortures à l’échelle industrielle, disparitions forcées, autant de crimes contre l’humanité commis par les belligérants, avaient commencé à soulever timidement la conscience de l’opinion publique internationale et des ONG des droits humains. Des dossiers de tortures, d’exécutions sommaires et de disparitions forcées étaient colligés par une poignée de militants des droits humains. Cela commençait à faire peur à l’aile éradicatrice du régime. Cela pouvait emmener les auteurs de ces crimes contre l’humanité devant les TPI (tribunaux pénaux internationaux, NDLR). D’où l’idée d’une « réconciliation » concoctée par les laboratoires de la police politique et qu’on avait fait endosser à Bouteflika. Le pourrissement est l’évolution naturelle de ce régime basé sur la violence et la corruption.
L’année 2019 a vu un mouvement se développer, les Algériens sont sortis par millions dans les rues pendant un an pour clamer leur rejet du régime. Bouteflika a dû s’en aller. Puis le régime a repris la main…
Il faut avoir l’honnêteté et le courage de dire que le « hirak béni » (terme utilisé par le régime et ses médias) du 22 février 2019 était une grossière manipulation des services de l’action psychologique de la police politique. Son but était de mettre un terme au règne de Bouteflika qui devenait chaotique et donc dangereux pour la survie du système. Une vaste opération « mains propres » sera menée parallèlement, touchant certains corrompus de l’oligarchie. En réalité il s’agissait d’une opération de règlements de comptes, touchant les courtisans de Bouteflika. Mais c’était sans compter sur l’intelligence et la vigilance de notre jeunesse qui avait compris le stratagème. Et c’est là que mouvement est devenu révolutionnaire, exigeant un changement radical du système politique et la fin du pouvoir militaire. Une évolution qui échappera aux « services » et inquiétera sérieusement l’oligarchie car elle touchait aux fondements du système, en mettant à nu le pouvoir réel qui dirige l’Algérie depuis 1962. D’où une répression aveugle, jetant en prison plus de 300 citoyens pour avoir tout simplement exprimé leurs idées sur les réseaux sociaux. Mais ce mouvement, malgré ses insuffisances, a mis en exergue la maturité politique de notre jeunesse et son pacifisme. Il a brisé le mur de la peur. Tout comme il a mis à nu la stérilité de la pseudo-classe politique dont une très grande partie avait été préfabriquée dans les officines de la police politique. Le régime n’a pas gagné, il a obtenu seulement un temps de répit. La crise politique continuera à s’aggraver tant que ses causes profondes, pendantes depuis 1962, ne seront pas traitées.

Il est impossible pour le citoyen que je suis de faire abstraction d’autres expériences de pensée : celle où les manifestations du hirak se seraient poursuivies jusqu’au 60e anniversaire de l’Indépendance, ou celle où l’offre politique « hirak » aurait été sérieusement entendue. Un tel scénario aurait été le point culminant de la voie du 22 février 2019.
À la veille du 60e anniversaire de l’Indépendance, avons-nous le cœur de le célébrer sachant que le hirak a été entravé par ceux-là même qui nous invitent à festoyer? Pouvons-nous moralement le faire lorsqu’on sait que des milliers de citoyens pacifiques ont été emprisonnés ou harcelés pour leurs opinions et idées?…Qu’au moins 270 détenus d’opinion sont encore en prison ? Il ne faut jamais cesser de rappeler ces évidences, surtout qu’il y a une volonté de masquer les dépassements récents au nom de l’esprit de communion et du devoir de mémoire.
Pouvons-nous célébrer l’esprit de l’Indépendance lorsque des milliers de jeunes fuient leur pays dans des embarcations de fortune pour trouver un avenir meilleur sous d’autres cieux ?
Pouvons-nous le faire tant que nous n’avons pas obtenu vérité et justice sur les drames qui ont ponctué notre histoire ? Depuis l’Indépendance, les traumatismes, les douleurs et les violences sont régentés par l’amnésie et le déni, privant la société d’une guérison nécessaire.
Mais ce parcours a forgé un goût invincible des Algérien(ne)s à la résistance. Une résistance très souvent intérieure, silencieuse, discrète même. Les Algérien(ne)s ressentent un profond sentiment de fierté et un immense honneur de faire partie de la nation « Algérie ». Ils n’ont pas besoin de directives politiques pour l’éprouver.
Doit-on dès lors célébrer le 60e anniversaire de l’Indépendance en dépit de tout cela ? Oui par l’engagement afin de parachever l’Indépendance. En disant cela, il n’est pas question de nier ou de remettre en question les acquis inaliénables de l’Indépendance, arrachée au prix de lourds sacrifices consentis par le peuple.
Le hirak est précisément une demande d’aboutissement de l’Indépendance. Pas l’avènement d’une pseudo nouvelle ère politique. Le slogan « l’Istiqlal, l’istqlal » ne remet pas en cause l’indépendance du pays, mais il rappelle la nécessité de parachever une indépendance citoyenne qui consacre la liberté, la justice et l’État de droit. Celle qui définira un nouveau rapport entre gouvernants et gouvernés.
M.Abderrahmane Hadjnacer, l’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Algérie, a déclaré une fois que « l’Algérie a gagné la guerre (de libération nationale, NDLR), mais pas la paix ». C’est une phrase très juste tant le chemin traversé par le pays a été jonché de tumultes, de violences et de mensonges d’État qui ont borné ses potentialités.
Le curseur du « gâchis algérien » trouve son origine dans les entrailles d’un système qui a confisqué la souveraineté populaire dès l’Indépendance et empêché le plein développement du pays. Si les deux décennies post-Indépendance ont été portées par une dynamique propulsive propre à la Révolution de 1954, le nationalisme qui a nourri le système au pouvoir portait en lui, dès 1962, des limites idéologiques et culturelles indépassables pour construire un État moderne.
Le hirak est venu corriger cette histoire avec l’ambition de sceller une paix vertueuse au nom de la souveraineté citoyenne et de la sauvegarde de l’État. Le refus autoritaire d’un changement politique profond est un déni de réalité qui aggrave les perspectives politiques, économiques, sociales et diplomatiques d’une Algérie dont l’avenir demeure en suspens.
Après des décennies de gabegies et d’irrévérences qui ont fortement miné la société et fragilisé l’État, on tire sur les mêmes cordes pour éviter soigneusement de remettre en cause les fondements d’un système obsolète face à une société en quête d’émancipation.
L’Algérie post-22 février 2019 nous a montré deux visages opposés. D’un côté, une société jeune, plurielle, dynamique, pacifique avec ses spécificités, ses contradictions, ses espoirs et ses douleurs, qui avait trouvé dans le hirak une démarche unioniste et salutaire pour faire avancer ses ambitions et ses rêves. Désormais, elle vit avec désenchantement les lendemains d’un processus révolutionnaire inachevé. De l’autre, un système qui n’a pas changé de logiciel et n’a jamais adhéré à la nécessité d’une transformation démocratique.
Mais le hirak, comme toute entreprise révolutionnaire, aura son rythme propre, ses temps forts, ses moments faibles, ses hauts et ses bas. Les jeunes et les moins jeunes qui composent ses rangs devront trouver en eux les ressorts politiques et éthiques pour lui donner un nouvel élan. C’est un chantier au long cours où toutes les franges de la société peuvent jouer le rôle de catalyseur.

BY AW · PUBLISHED JUIN 27, 2022 · UPDATED JUIN 27, 2022
Algeria-Watch, 27 juin 2022

Depuis sa scandaleuse expulsion d’Espagne le 24 mars 2022, Mohamed Azouz Benhalima subit tortures, brimades et humiliations de la part de ses geôliers. Le dernier abus à son encontre est emblématique des pires régimes policiers : Mohamed Benhalima a été contraint de faire des aveux face aux caméras de la télévision publique. Cette mise en scène indigne restera dans les annales déjà fournies des atteintes au droit et à la morale de la part du régime d’Alger.
Youtubeur très suivi en Algérie et par la diaspora, Mohamed Benhalima a révélé plusieurs scandales touchant à la junte militaire algérienne impliquant des hauts gradés de l’armée. Son militantisme pacifique lui a valu d’être sous le coup d’un mandat d’arrêt international lancé par le régime algérien pour « adhésion à un groupe terroriste ciblant la sécurité de l’État et l’unité nationale, financement d’un groupe terroriste ciblant la sécurité de l’État et blanchiment d’argent dans le cadre d’une bande criminelle ». Il a d’ailleurs été condamné à mort par contumace par un tribunal militaire qui l’a déclaré coupable d’espionnage et de désertion, alors qu’il était encore demandeur d’asile en Espagne.
Dès son arrivée en Algérie, Benhalima a été déjà obligé de lire, sous une trop évidente contrainte, un texte préparé par le DRS, la police politique, devant les caméras de la télévision publique. D’abord conduit au sinistre commissariat de Cavaignac (Alger), il est ensuite rapidement transféré au Service central de lutte contre le crime organisé de Saoula (Alger). Dans ce centre de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), il est torturé, déshabillé et subit des attouchements sexuels. C’est dans ces locaux qu’il sera filmé à son insu pour produire les premiers aveux.
Par la suite, vers le 8 avril, il sera transféré à la prison d’El-Harrach avant de disparaître le 28 avril 2022. Pendant une dizaine de jours, ses proches et ses avocats n’ont aucune nouvelle de lui ; son lieu de détention est tenu secret. Il n’est pas impossible que Mohamed Benhalima ait séjourné dans un des multiples centres de tortures de la police secrète du régime.
Détenu à la prison militaire de Blida le 8 mai 2022, il y est placé en isolement et n’a droit depuis lors jusqu’à ce jour qu’à dix minutes quotidiennes de sortie. Toutes les visites qui lui sont accordées se font sous haute surveillance en présence d’au moins deux soldats. Le 19 juin 2022, lors de son procès devant la cour de Koléa, il déclare avoir été torturé et n’avoir reçu aucune visite médicale alors qu’il en avait fait la demande au juge d’instruction.
Lors d’une énième séance d’aveux télévisuels (filmée le 9 juin et diffusée les 19 et 23 juin), les caméras de propagande qui ne filment pas le corps de Mohamed Benhalima intégralement couvert ne peuvent pourtant dissimuler la frayeur qui se lit sur le visage d’un homme brisé, qui avoue tout ce qu’on lui demande. On peut observer le tremblement de ses mains, marquées par des blessures difficiles à identifier.
Mohamed Benhalima n’est nullement un terroriste, c’est un citoyen algérien qui a fui son pays comme des milliers d’autres. Comme tant d’autres, il a rejoint le Hirak et soutenu ses revendications démocratiques. Mohamed Benhalima a dénoncé ce qu’il a vu lorsqu’il était soldat et a refusé de vivre sous la dictature. Honteusement livré par le gouvernement espagnol, cet activiste pacifique est en danger de mort du fait des mauvais traitements et de la torture morale et physique qu’il endure dans sa geôle.
Comme elle l’avait fait en mars 2022 pour dénoncer le risque d’expulsion de Mohamed Azouz Benhalima de l’Espagne vers l’Algérie, Algeria-Watch prend l’opinion internationale à témoin et appelle à la libération immédiate et inconditionnelle de ce détenu d’opinion.
BY AW · PUBLISHED JUIN 27, 2022 · UPDATED JUIN 27, 2022
Algeria-Watch
Omar Benderra, 27 juin 2022

Communication rédigée pour le colloque « Algérie 1962-2022, Trajectoires d’une nation et d’une société » tenu les 23, 24 et 25 juin 2022 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Aux prisonniers d’opinion
Dans le continuum politique algérien postindépendance, le courant « réformateur », constitué à partir de 1986, a formé un gouvernement dirigé par Mouloud Hamrouche qui a duré à peine dix-huit mois de septembre 1989 à juin 1991. Cette très brève phase de l’histoire du pays représente indiscutablement un moment de rupture et un intervalle politique tout à fait singulier. Il ne s’agit pas ici de tenter un bilan de l’action du gouvernement des réformes, cela a déjà été fait sous divers angles et registres. Mais plutôt d’en évoquer les dimensions stratégiques, en termes de citoyenneté et de transformation institutionnelle et d’en évaluer la conduite de la politique économique et sociale pour en mesurer l’impact sur les structures politiques de l’Algérie.
Le régime installé au lendemain de l’indépendance, sous ses façades institutionnelles successives, ses orientations politico-idéologiques diverses, a toujours été caractérisé par l’autoritarisme, la brutalité et l’absence de reddition de comptes. On pourra naturellement en contester les méthodes et les objectifs mais sous ce seul aspect, le gouvernement de l’ouverture démocratique tranche singulièrement avec ce qui l’a précédé et ce qui l’a suivi.
La voie des Réformes
Le programme des réformes qui a sous-tendu l’action gouvernementale entre septembre 1989 et juin 1991 n’est pas le produit d’un bureau d’études extérieur ou le résultat d’une série de décisions unilatérales prises au sommet des appareils de pouvoir. Certes, la stratégie générale a été élaborée par Ghazi Hidouci, conseiller à la Présidence de la République de 1984 à sa nomination en tant que ministre de l’Économie en 1989. Il n’est pas inutile toutefois de rappeler que cet ensemble de mesures législatives et réglementaires est le produit d’un travail collectif engagé dès 1986 par plusieurs centaines de cadres exerçant dans l’administration et les entreprises publiques. Pour les animateurs de ce débat avec ces acteurs économiques et sociaux, Mouloud Hamrouche, alors secrétaire général de la présidence de la République, et Ghazi Hidouci, conseiller économique du Président, il s’agissait à l’origine de produire un programme opérationnel de transition pacifique du régime, initiative fondamentale nécessitant l’accord du président Chadli Bendjedid, et de transformation de l’économie. Les réformes ont été élaborées par des cadres algériens au fil d’échanges et de débats qui se sont étendus sur une longue période dans une relative discrétion, pour ne pas interférer avec (ou provoquer) l’exécutif en place ni empiéter sur ses prérogatives.
L’urgente nécessité de reformer le cadre légal et réglementaire de l’économie s’est imposée de plus en fortement avec la dégradation de la situation économique du pays, mono-exportateur de ressources fossiles, en raison du contre-choc pétrolier de 1986. La très forte contraction des revenus externes a exhibé dans toute leur ampleur les failles structurelles d’une économie administrée, sa très faible production et son excessive dépendance aux importations.
La détérioration rapide des indicateurs a complètement pris de court le régime dans son ensemble – le général Larbi Belkheir en assurant la supervision à la présidence au nom de l’armée – et un exécutif privé de vision, dépourvu de toute stratégie d’adaptation à la crise générale induite par l’effondrement des cours des hydrocarbures. Ainsi la période ouverte en mai 1986 par la chute verticale des cours pétroliers est marquée par une succession de pénuries de toutes natures, de scandales de corruption et de détournements inédits, le tout sur fond d’un conflit au sommet du pouvoir allant en s’exacerbant. Menacé par la colère populaire, le gouvernement fait alors le choix de la fuite en avant et, plutôt que d’entamer un processus de reconstruction de l’économie, opte très démagogiquement pour le recours aux crédits à court terme pour financer les importations de produits de première nécessité. La détérioration des comptes publics s’accélère et les déficits se creusent très rapidement. L’Algérie entre ainsi dès la fin de l’année 1986 dans le debt trap, le piège de la dette…
Contre-choc pétrolier et conflit au sommet, 1986-1988
Le mécontentement général et la guerre interne au sérail qui oppose les partisans d’une ouverture bazariste ou infitahiste « à l’égyptienne » aux adeptes du statu quo finit par se traduire en octobre 1988 par des émeutes sans précédent, qui secouent toutes les grandes villes à travers le territoire. Dans la capitale, ces manifestations sont noyées dans le sang par l’armée sous les ordres du général Khaled Nezzar au prix de plusieurs centaines de morts, très jeunes pour la plupart. Pendant plusieurs jours, des dizaines de manifestants mais aussi de personnes connues pour leur activisme sont arrêtées et souvent torturées par les agents d’une police politique multicéphale, les généraux Mohamed Betchine, « Toufik » Médiène et Abbés Ghezaiel étant en compétition directe à sa direction.
Durant ce moment charnière de l’histoire du pays, le leadership du régime est désemparé et prêt au coup d’État contre son chef nominal, le président Bendjedid, qui refuse malgré tout la reprise en main autoritaire défendue par son omnipotent directeur de cabinet, le général Larbi Belkheir, et les chefs de l’armée. C’est dans ces circonstances très troublées que le groupe des réformateurs propose à Mouloud Hamrouche, secrétaire général de la présidence, de recommander au président un arbitrage allant au-delà des chefs du régime en offrant au peuple algérien une alternative à la répression par une sortie politique pacifique de la crise. Le contournement de ce centre de décision est totalement inédit. Le discours présidentiel du 10 octobre 1988, qui annonce une voie démocratique sur les principes de l’État de droit par une nouvelle Constitution, prend de court les caciques de l’armée et des services secrets. Cet entourage très influent parvient néanmoins, en tant que garantie pour ses intérêts, à imposer à la tête du gouvernement l’un de ses représentants, Kasdi Merbah, ancien chef de la police politique sous Houari Boumediene. La Constitution démocratique est approuvée par référendum en février 1989.
Une large partie de l’opinion approuve cette évolution, mais elle n’en voit pas les effets concrets. Face aux pesanteurs d’un gouvernement qui renâcle à réformer et tente de ravaler une façade irrémédiablement compromise, l’impatience est palpable dans un contexte d’effervescence sociale et de radicalisation de l’islam politique.
Le gouvernement des réformes, 9 septembre 1989- 5 juin 1991
Kasdi Merbah remercié, c’’est dans un climat social particulièrement tendu que le gouvernement réformateur est installé le 9 septembre 1989. L’opinion découvre que l’une des ultimes décisions du gouvernement Merbah est l’agrément du Front islamique du salut (FIS), dont les statuts semblaient pourtant non conformes aux stipulations de la loi sur les « associations à caractère politique » du 5 juillet 1989… Une campagne de désinformation tente d’attribuer la paternité de cet agrément, signé le 6 septembre par Aboubakr Belkaïd, ministre de l’Intérieur du Premier ministre Kasdi Merbah, à… Mouloud Hamrouche. Mais la direction du FIS elle-même ne s’y trompera pas : elle considérera le mouvement des réformes comme un danger pour ses alliances politiques avec des secteurs du régime…
Il n’empêche, les premiers pas du gouvernement réformateur sont plutôt favorablement accueillis par l’aile militaire non bazariste du régime qui pense voir émerger une équipe moderne, techniquement performante et « présentable » à l’étranger. Certes, il y a bien eu quelques grincements de dents lors de la décision de mettre fin aux « attachés de sécurité préventive », agents de la police politique présents dans toutes les administrations et entreprises publiques, chargés de la surveillance des cadres et de la collecte d’information, souvent décideurs de fait au sein de ces structures. Mais il faut dire que pour les membres de l’aile coloniale-libérale, l’ouverture de l’économie et les modifications du statut juridique des entreprises publiques, désormais sociétés par actions, sont vues comme autant de mouvements vers un début de reconnaissance de leur perspective affairiste : ils espèrent bien capter plus encore qu’auparavant les réserves de privilèges et orienter à leur profit les subventions pour en finir avec le « socialisme » d’État, ce qu’ils appelaient de leurs vœux avant même la disparition du président Boumediene en 1978…
Les réformateurs face au système
Mais le libéralisme affiché des principaux dirigeants du régime révèle rapidement ses limites lorsque le ministère de l’Économie entreprend une série d’actions visant à rationaliser et à ouvrir à la concurrence le commerce extérieur, « monopole d’État » des entreprises publiques notoirement contrôlé par des groupes d’intérêts dirigés par des généraux de l’armée ou de la police politique et source pour eux d’importantes commissions occultes. L’atmosphère se charge d’animosité et, dès le début de l’année 1990, des campagnes de presse d’une rare violence se succèdent, en mettant en cause gravement le ministre de l’Économie et des cadres du secteur. La loi sur la monnaie et le crédit adoptée en avril 1990, qui instaure l’autonomie de la Banque centrale, suscite une vive polémique nourrie par les relais de la police politique. La « coupole » des décideurs militaro-sécuritaires comprend que la débureaucratisation de l’économie a pour effet d’annuler les instruments de détournement de la rente et de gestion démagogique des comptes publics. Le gouvernement réformateur ne bénéficie plus de la réserve perplexe exprimée au départ par les chefs militaires. Des dirigeants de partis politiques « laïcs » et les journaux s’affirmant « indépendants » mais relevant de fait des appareils sécuritaires relaient des attaques sur tous les registres, y compris les plus abjects, dans ce qui se révèle clairement comme une entreprise coordonnée de déstabilisation du gouvernement.
Il reste cependant qu’un climat inédit de liberté s’installe dans le pays, ces journaux, d’abord constitués en coopératives de journalistes puis en entreprises privées de presse, modifient profondément le paysage médiatique. Et même la très bureaucratique télévision nationale s’ouvre aux débats contradictoires et aux reportages critiques. Mais le mécontentement est bien réel et le rejet du système est largement partagé, notamment par les catégories les moins favorisées qui se perçoivent comme les victimes directes d’un ordre rentier, inégalitaire, injuste et immoral. Le malaise est alimenté par le blocage des financements externes et budgétaires contraint par le poids du service de la dette. Les élections municipales de juin 1990, pluralistes pour la première fois depuis l’indépendance, confirment l’exaspération populaire en offrant au FIS une victoire écrasante. Ce plébiscite exprime par son ampleur une vérité sociale incontestable ; il surprend des officines et des analystes en rupture avec les réalités qui n’escomptaient pas un score aussi écrasant du parti islamiste ; celui-ci remporte toutes les grandes villes du pays, tandis que le FLN, ci-devant parti unique, résiste malgré tout, particulièrement dans les zones rurales mais s’effondre globalement. Le Front des forces socialistes (FFS) ayant refusé de participer à ces élections, des formations marginales récoltent les miettes du suffrage populaire. De fait, la nouvelle cartographie politique reflète davantage le rejet massif du système qu’une adhésion aux thèses du FIS. Pour de nombreux électeurs, le parti islamiste, qui tient le discours le plus radicalement anti-régime, est celui qui pourrait en débarrasser le pays.
Le très utile épouvantail islamiste
Le triomphe électoral du FIS provoque également une vague de réactions entre angoisse et colère, qui s’expriment de manière particulièrement vive chez les maigres catégories sociales formant la base et la clientèle du système. Mais aussi, plus généralement, au sein de la petite bourgeoisie francophone effrayée par la bigoterie et les discours parfois régressifs de certains militants islamistes peu formés à la pratique politique. Ainsi, au cours de l’été 1990, aux attaques contre la gestion économique du gouvernement par la diffamation et la calomnie, s’ajoute un concert ininterrompu de discours alarmistes sur la perspective d’une prise de pouvoir par le parti islamiste. Une campagne de propagande intensive est lancée autour des conséquences tragiques qui pourraient en découler ; les excès sanglants des premiers mois de la révolution iranienne de 1979 et les exactions perpétrées par les islamistes afghans sont systématiquement évoqués par la presse et certaines figures médiatiques proches de la police politique. Cette campagne est bien sûr confortée par la communication largement inepte des islamistes, dont les initiatives publiques, notamment la marche de janvier 1991 vers le ministère de la Défense suite au déclenchement de l’offensive terrestre occidentale contre l’Irak (afin de demander l’envoi de volontaires), ont nourri les argumentaires de propagande du pouvoir.
La conjonction d’une situation économique très difficile, le service de la dette absorbant les faibles excédents dégagés par les exportations d’hydrocarbures, avec la campagne virulente de déstabilisation du gouvernement pilotée par la police politique ainsi que la tension politique provoquée par la montée du FIS, explique le revirement du président Bendjedid : les réformateurs sont privés du soutien institutionnel du président. L’annonce en septembre 1990 par ce dernier d’élections législatives anticipées dans le courant de l’année 1991 est ressenti par eux comme un désaveu et un lâchage.
En effet, le président avait assuré par écrit son acceptation d’une période de trois ans à compter de la nomination de Mouloud Hamrouche en septembre 1989 avant que de telles élections générales puissent être convoquées. Ce délai était jugé nécessaire pour remettre l’économie sur les rails et stabiliser la situation sociopolitique. Avec cette annonce, il apparaît clairement pour tous que le lobby militaro-sécuritaire a pris un ascendant décisif sur le président et entend manipuler à son profit le climat d’instabilité. Les réformateurs sont désormais en confrontation directe avec ce groupe qui, avec ses relais médiatiques (notamment dans la presse francophone), use de tous ses moyens pour fourvoyer l’opinion dans une entreprise de déstabilisation permanente. L’échec patent de la grève insurrectionnelle lancée en mai 1991 par des dirigeants islamistes aveugles aux réalités politiques et aux rapports des forces en présence encourage ces décideurs de fait à imposer au chef de l’État une gouvernance autoritaire et liberticide pour étouffer toute contestation sociale. Le refus de cette logique répressive précipite la démission du gouvernement Hamrouche. Dans la nuit du 4 au 5 juin 1991, un escadron de blindés commandé par un général particulièrement brutal tire des coups de semonce sur le palais où siège encore le gouvernement démissionnaire. L’État de siège est instauré.
La suite est connue et amplement documentée. La reprise en main autoritaire par un groupe de militaires contre-révolutionnaires lors du coup d’État de janvier 1992 qui démet Chadli Bendjedid ouvre sur une décennie de terreur sanglante où, dans l’opacité d’une « sale guerre contre les civils », s’affrontent des forces de « sécurité » et des « desperados » islamistes – selon le mot d’Hocine Aït-Ahmed – apolitiques et ouverts à toutes les manipulations. Pour l’Algérie, trente ans après le soleil brûlant de l’indépendance, le coût humain de la dernière décennie du xxe siècle est effroyable. Rappelons-le ici pour mémoire : deux cent mille morts, des dizaines de milliers de « disparus » victimes d’enlèvements extrajudiciaires, plus d’un million de déplacés, plusieurs centaines de milliers de personnes contraintes à l’exil.
Économie politique de la prédation
Mais ce qui a été moins évoqué est que le paroxysme de violence des années 1990 a opportunément servi de paravent à des manœuvres massives de captation délinquante des ressources et d’accaparement du patrimoine public. L’interruption du processus de réformes, puis leur remise en cause, ne s’est accompagné d’aucune alternative de politique publique de redressement de l’économie. La période de stabilisation financière externe permise par le reprofilage de la dette conduite par les réformateurs s’est achevée sans ouverture ni dynamisation de l’économie. La passivité et l’incompétence flagrante des exécutifs successifs installés par les « décideurs » après juin 1991, conjuguées à la faiblesse persistante des cours pétroliers, dirigent irrésistiblement le pays vers la cessation de paiement et rendent inévitable le rééchelonnement de la dette. Les accords de stand-by de 1994 et 1995 procurent les nécessaires marges de manœuvres en échange d’un ajustement structurel inefficace au plan macro-économique mais au coût social exorbitant. L’ajustement sous supervision du FMI, en imposant la dissolution de très nombreuses entreprises publiques, est l’occasion d’un immense détournement au bénéfice de la bourgeoisie militaire aux commandes du pays et de ses clientèles, au moment-clé de la réorientation mafieuse de l’économie administrée. Les équipements de centaines d’entreprises de wilaya, cédées au dinar symbolique, sont démantelés et leurs terrains voués aux spéculations immobilières. Ce pillage de ressources mis en œuvre par des administrations mercenaires d’une insigne médiocrité a abouti à la destruction d’une part substantielle du potentiel de production, contribuant de manière criminelle à la désindustrialisation du pays. De très nombreux cadres d’entreprises nationales, 5 000 ou 6 000 selon les sources, qui s’opposent à ces mesures sont emprisonnés sous de fausses accusations. Certains meurent en prison.
L’Algérie opère ainsi un ajustement structurel par la socialisation des déficits et la privatisation des secteurs rémunérateurs au profit d’une caste compradore imposée par les baïonnettes. Sous pilotage du FMI, l’économie politique de la rente reste en place et ses performances tombent en dessous de tous les standards admissibles. Ceux qui rêvaient de voir les agences de Bretton Woods imposer au régime de véritables réformes de structures en sont pour leurs frais… Il est intéressant de souligner que ce programme violemment antisocial n’émeut guère, à de rares exceptions, les milieux de « gauche » alors mobilisés dans la promotion de la politique d’« éradication » des islamistes par le terrorisme d’État.
Légitimité rentière et déshérence : Abdelaziz Bouteflika
La désignation en tant que chef d’État d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 – lors d’élections notoirement truquées – annonce le début de la fin de la période d’hyperviolence, de moins en moins acceptée par les partenaires de l’Algérie et de plus en plus difficilement défendue par les sponsors externes du système. Sur ce plan, les attentats du 11 Septembre favorisent complètement la mission de réhabilitation diplomatique dont est chargé l’ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumediene. La hausse spectaculaire qui propulse durablement les prix du pétrole à partir de 2002 (jusqu’en 2013) vers des sommets inégalés stimule un gaspillage effréné, rarement vu dans les annales mondiales de la non-gouvernance. Les dépenses publiques explosent du fait d’investissements infrastructurels – dont la construction de logements pour « calmer » la population – avec commissionnements et pots-de-vin, dans un climat d’immoralité affichée et un niveau de corruption stratosphérique absolument inédit. Les ressources algériennes sont l’objet d’une prédation systémique en bandes organisées autour de chefs de réseaux occupant les plus hauts niveaux des appareils sécuritaires et de défense.
Et dès le retournement en 2013 du marché des hydrocarbures, ce qui reste des centaines de milliards de dollars de recettes externes fond inexorablement. La misère apparaît au grand jour, tandis que les subventions qui ont permis d’anesthésier la colère de l’opinion obèrent les comptes publics. L’iniquité du système et ses inégalités criardes sont impossibles à justifier : le pays s’appauvrit au rythme de l’enrichissement de la caste compradore dirigeante. Sous les yeux de tous, la richesse aussi ostentatoire qu’inexpliquée de personnages douteux mais notoirement proches des centres de décision n’a d’égale que celle de généraux de premier plan présents, par hommes de paille interposés, dans tous les secteurs d’importation, y compris les plus crapuleux (dont le trafic de drogue)
Mais, comme lors du contre-choc pétrolier de 1986, le rétrécissement de la rente pétrolière aiguise les conflits au sommet de la nomenklatura. Au gré des luttes de groupes d’intérêts des dizaines d’officiers supérieurs sont limogés, tandis que les généraux aux commandes ne parviennent plus à reconstituer la façade civile du régime, en déshérence depuis les graves problèmes de santé, dès 2013, de Abdelaziz Bouteflika.
Des Réformes au Hirak
Et en février 2019, une immense et très pacifique mobilisation populaire à travers le pays signe la fin du règne kafkaïen d’Abdelaziz Bouteflika, quelques jours après que soit annoncée l’invraisemblable candidature pour un cinquième mandat du président malade, mutique et quasi-grabataire – il décèdera en septembre 2021. Le Hirak du peuple a fait voler en éclat l’unité de façade d’une conjuration regroupant des lobbies en conflit pour le pouvoir et la rente. Pour tenter de neutraliser la puissante révolte populaire en sacrifiant des boucs émissaires, la coterie au pouvoir fait spectaculairement arrêter de nombreux généraux et affairistes, ce qui lui permet également d’assurer une mainmise plus affermie sur la rente.
Car le Hirak n’a pu obtenir que « tous dégagent » : faisant preuve d’une grande responsabilité face à la pandémie de covid-19, ses acteurs ont décidé au printemps 2020 de suspendre leur mouvement. Sur la scène politique ne subsiste provisoirement que le spectacle désolant des déchirements à ciel ouvert à la tête des appareils militaro-sécuritaires, exhibant l’état effroyable de décomposition morale des personnels de direction, militaires comme civils. L’extraordinaire levée en masse de la population a en tout cas fini de mettre à nu un autoritarisme dont le mouvement des Réformes avait exposé la mécanique d’accaparement et de pillage. Le régime en panne de figures historiquement légitimes finit par s’accorder sur un successeur sans aura particulière mais qui connaît parfaitement les modalités de fonctionnement du centre de décision réel. Privé de boussole politique et de compétences, le régime qui assume sa médiocrité n’a plus depuis que la seule répression comme instrument de pouvoir.
Soixante ans après l’indépendance et un peu plus de trente ans après la tentative d’ouverture démocratique menée par les réformateurs, l’Algérie est toujours dans une situation de crise institutionnelle dans le même contexte spasmé aux plans économique et social. La décennie cauchemardesque de la sale guerre contre les civils suivie de la présidence erratique d’Abdelaziz Bouteflika constitue la période la plus sombre de l’Algérie indépendante. La corruption généralisée, l’organisation de tous les trafics au plus haut niveau du commandement de l’armée révélés par les règlements de compte internes de la haute hiérarchie et des services de sécurité, en contrepoint d’une situation de précarité du plus grand nombre et d’exode tragique (la « harga ») de la jeunesse, forment la trame d’un scandale permanent. Ceux qui ont interrompu en 1991 un processus démocratique de réhabilitation de l’État pour précipiter le peuple algérien dans les affres de la terreur, de la misère et de l’injustice en portent toute la responsabilité.
L’expérience du gouvernement réformateur, qui a ouvert l’hypothèse démocratique, est donc aussi celle de la révélation de la nature du régime, de ses mécanismes et de ses personnels. Ainsi, le centre de décision effectif de l’Algérie apparaît depuis lors aux yeux de tous les observateurs rigoureux pour ce qu’il est : un commandement militaire contrôlant la rente, dissimulé derrière une façade civile. Cette réalité forgée avant même l’indépendance de l’Algérie est une constante qui se maintient par la répression, la corruption et la manipulation. Et on peut s’étonner que nombre de commentateurs occidentaux – français en particulier – de l’actualité algérienne, journalistes ou universitaires, continuent aujourd’hui à la commenter en passant totalement sous silence cette réalité.
Sous cet angle, l’interruption brutale d’un processus de réhabilitation impulsé dans le cadre d’un programme cohérent élaboré par des compétences nationales et le putsch qui l’a suivi il y a plus de trente ans démontre, jusqu’à la tragédie, l’impossibilité de réformer ce système.
Trente ans plus tard, le Hirak rejette le régime factieux installé en 1962 et, rappelant la plateforme de la Soummam de 1956, revendique la souveraineté de la justice, la liberté et l’État de droit. Le Hirak relaie en l’amplifiant, par le poids du peuple tout entier, ce qui a constitué le cœur politique et l’action du mouvement et du gouvernement des réformes.
Vers l’Etat de droit et les libertés démocratiques
Au bout du compte, les réformes ont essentiellement consisté en une articulation inédite en Algérie entre la politique et l’économie, le droit et les libertés. La traduction programmatique concrète de cette démarche a rencontré l’opposition multiforme du sommet d’un régime dont les mœurs sans loi le rendent incapable de respecter les règles qu’il édicte lui-même. Tout comme les principes et modalités de l’économie de marché sont en contradiction directe avec le fonctionnement bureaucratique, immoral ou mafieux de l’économie « libéralisée ». De ce point de vue, les réformes, ultime tentative d’évolution impulsée à l’intérieur du système par des cadres au service de l’intérêt général ont bien constitué un éclair démocratique, précurseur du Hirak. L’action des réformateurs forme bien un marqueur historique et politique.
Le Hirak l’a très clairement montré : l’évolution ardemment souhaitée par la majorité du peuple ne peut se concevoir hors du principe de réalité, dans l’action politique patiente et résolue. Cela a été exprimé lors des manifestations avant la pandémie, les convictions idéologiques des acteurs, nécessairement différentes ou même antagoniques, ne sont certainement pas annulées mais leurs expressions s’inscrivent dans le cadre de la compétition démocratique, des règles de l’Etat de droit et des valeurs fondatrices de l’Appel du 1er Novembre 1954. Il s’agit bien là de l’esprit du mouvement des réformes.
Les Algériennes et les Algériens, conscients des enjeux nationaux et internationaux, n’ignorent pas cependant que le régime, même s’il a dilapidé une part substantielle de l’héritage du 1er novembre 1954, conserve malgré tout quelques points d’appuis fondamentaux, notamment dans le refus de l’alignement et le soutien, cohérent avec l’histoire de l’Algérie, aux luttes de libération décoloniales, au Sahara occidental et en Palestine. La jeunesse algérienne connaît l’histoire de la résistance anticoloniale et les sacrifices colossaux consentis pour l’indépendance et la dignité. L’opinion, en cette veille du soixantième anniversaire de la libération nationale, est largement consciente des menaces extérieures qui visent le peuple algérien bien plus que le régime lui-même. Dans un monde en mutation profonde, rapide et dangereuse, il est plus que jamais vital pour l’État et la Nation, pour la sécurité, la paix et le développement, de mettre en œuvre les modalités démocratiques d’un vivre ensemble renouvelé.
Les conditions politiques du pays et sa tradition de ténacité, l’intelligence collective du peuple et l’inventivité de sa jeunesse permettront certainement l’avènement pacifique et ordonné de l’État de droit et des libertés esquissé par les réformateurs. Pour cette jeunesse et devant l’histoire, le mouvement des réformes de 1986-1991 est une expérience riche d’enseignements, un jalon dans l’évolution politique du pays et un repère chargé de sens dans le long processus de libération de l’Algérie.


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Addi Lahouari
Communication rédigée pour le colloque « Algérie 1962-2022, Trajectoires d’une nation et d’une société » tenu les 23, 24 et 25 juin 2022 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne,
Un des dogmes jusque-là indiscutables de la science politique est le lien positif entre démocratie et marché, avec l’hypothèse que la liberté d’entreprendre fait partie des libertés publiques que seule la démocratie protège. Démocratie et développement économique seraient liés puisque le marché assure l’allocation optimale des ressources qui mène à la création des richesses, et donc au développement. Les éléments de cette problématique sont présents dans la pensée académique et renvoient à Adam Smith, le théoricien du marché, et à Hegel, le penseur de la société civile. La société civile, dit ce dernier, s’organise économiquement en marché et politiquement en Etat libéral qui pose au pouvoir exécutif des limites institutionnelles pour ne pas fausser la concurrence par des taxes arbitraires et la corruption des fonctionnaires. Dit autrement, les règles du marché et celles de la démocratie se correspondent et s’articulent dans un système politico-économique qui garantit les droits civiques, dont la liberté d’entreprendre. A l’inverse, les régimes autoritaires étouffent la société civile, handicapent l’accumulation et le développement, et contrarient la mécanique du système de prix qui rationalise la production et la répartition sous la contrainte de la rareté des ressources. Le prix administré des régimes autoritaires est donc un obstacle à l’accumulation et au développement. L’argumentation renvoie à la théorie selon laquelle l’autonomie du champ économique est une condition de la productivité des facteurs de production utilisés dans le respect des lois de la concurrence et de l’offre et de la demande. L’échec de l’économie administrée et l’effondrement de l’Union Soviétique en 1990 ont servi de référence empirique pour souligner que le marché et la démocratie sont liés et indispensables l’un à l’autre. Mais voilà que l’expérience de la Chine dément la théorie et prouve que l’économie d’un un régime autoritaire est capable de créer des richesses ; autrement dit, une économie de marché est compatible avec un Etat non démocratique dirigé par un parti unique qui se réclame encore du communisme.
Dans cette communication, je voudrais montrer, en m’appuyant sur la comparaison de la Chine et l’Algérie, que la théorie de la science politique n’a pas prévu le cas d’un régime autoritaire qui respecte les règles du marché, qui reconnaît l’efficacité du capital privé et qui ne se coupe pas des dynamiques de l’économie internationale. Ce que les Chinois ont appelé « le socialisme de marché » est une situation d’économie capitaliste où il est interdit aux détenteurs de capitaux privés de prendre le contrôle de l’Etat, et où le pouvoir économique des agents privés renonce au projet politique de l’Etat libéral. Cette situation peut-elle durer dans le temps ? Seul l’avenir le dira. Nous nous limiterons à comparer la Chine qui a bâti son économie sur la base des exportations, avec l’Algérie qui a subi une économie basée sur l’importation. Je dis bien « subi » car ce n’était pas là l’objectif du régime qui a toujours proclamé que le but est de substituer aux hydrocarbures la richesse créée par le travail. Mais les dynamiques du marché lui ont échappé et ont favorisé les activités spéculatives. En instrumentalisant l’économie politiquement, le régime s’est privé des moyens de maîtriser le marché.
L’expérience chinoise
Dirigée par un parti communiste qui contrôle de façon autoritaire l’Etat et la société, la Chine a lancé des réformes économiques à la fin des années 1970 qui ont fait du pays, trente ans plus tard, une puissance économique mondiale. En 1980, son PIB ne représentait que 1,7% de l’économie mondiale ; en 2019, il s’était élevé à 16%. Premier exportateur mondial de produits manufacturés en 2020, le pays attire plusieurs centaines de milliards de dollars qui s’échangent à Shangaï, troisième place financière après celles de New York et Tokyo. Avec un mélange d’autoritarisme politique et de capitalisme économique, la Chine a mis en place une dynamique qui l’a sortie du sous-développement et qui l’a mise, en 2010, au 2èm rang dans le classement des PIB, après les Etats-Unis. Certes, le pays est encore pauvre au vu de l’indice du PIB par habitant qui est de 10 451 euros en 2021 contre 46 000 euros pour les Etats-Unis. Il y a encore 150 millions de Chinois vivant au-dessous du seuil de pauvreté, mais ce chiffre est en recul d’année en année. Ce qui est cependant indéniable, c’est le processus ininterrompu de croissance attesté par différents chiffres d’agrégats, mais aussi par l’évolution du salaire ouvrier moyen qui était de 49,5 euros en 2000, de 81,6 euros en 2011 et de 281,3 euros en 2020. Sur le tableau de l’indice humain, le pays est passé de la place 92 en 2009 à celle de 34 en 2017. Il n’y a jamais eu dans l’histoire un développement économique aussi rapide et d’une telle ampleur. L’accumulation primitive du capital en Angleterre et en France, qui avait préparé le développement industriel, s’était étalée sur deux siècles au cours desquels ces deux pays se sont imposés comme des puissances économiques mondiales.
Comment a opéré la dynamique chinoise de développement et quelles en ont été les motivations ? Pour comprendre les enjeux auxquels étaient confrontés les dirigeants chinois avant les réformes, il faut rappeler le contexte de la géopolitique régionale marquée par la prospérité du Japon et du décollage économique de la Corée du Sud et de Taïwan, trois pays alliés aux Etats-Unis militairement présents dans la région. Attirant des investissements américains, la Corée du Sud et Taïwan se développaient au contraire de la Corée du Nord et de la Chine continentale confrontées à la pauvreté. A la fin des années 1970, Deng Xiaoping a perçu qu’à moyen terme, le parti communiste perdrait le pouvoir si l’écart économique avec Taïwan se creusait. Pour éviter cette perspective, Deng Xiao Ping a imposé un changement radical de la doctrine économique du parti. Il avait compris que pour être indépendant des puissances étrangères, et posséder une armée forte, il fallait maîtriser la grammaire économique de l’adversaire. Après des luttes au sommet de l’Etat et du parti entre réformateurs et gardiens du temple, le courant de Deng Xiaoping est sorti vainqueur, rompant avec l’économie administrée qui planifie les quantités et qui fixe les prix des marchandises. Deng Xiaoping avait compris que le concept d’indépendance économique n’avait aucun sens et que la souveraineté d’un pays dépend de sa balance commerciale. Il a à cet effet élaboré une doctrine économique qui impose aux entreprises d’Etat la rentabilité et qui réhabilite le secteur privé.
Dès la fin des années 1970, le gouvernement a renoncé aux instructions destinées aux paysans sur les quantités à produire et sur les prix. Soumise aux lois du marché, la production agricole a augmenté et s’est diversifiée. La réforme, qui avait commencé dans le monde agricole, a été étendue vers le milieu des années 1980 aux entreprises industrielles d’Etat qui ont vu leur nombre diminuer. Prenant conscience que le marché offre plus de souplesse, les dirigeants ont mis fin à la planification centralisée en libérant le prix de 18 000 produits. Une nouvelle doctrine économique a été adoptée sous le nom de « socialisme de marché » qui mettait en avant le mot d’ordre d’efficacité, expliquant que la vocation d’une entreprise est de créer des richesses. Elle est comparée à un chat qui, pour ne pas mourir de faim, devait attraper des souris. A cet effet, le secteur économique public a été restructuré selon deux axes stratégiques. Le premier est la compression du personnel pour permettre la rentabilité sur la base du postulat que le travail et le capital doivent créer plus de richesses qu’ils n’utilisent. Les dirigeants d’entreprises ont été amenés à réfléchir en termes de productivité marginale des facteurs de production. Entre 1996 et 2000, le secteur économique d’Etat est passé de 112 millions à 81 millions d’employés. Cette restructuration s’est déroulée sans mettre en danger la stabilité politique du régime parce qu’elle était accompagnée de mesures qui ont évité la contestation populaire. Les ouvriers licenciés ont bénéficié d’une allocation-chômage et, pour certains, ont été aidés pour créer des sociétés de service. Ils n’ont pas eu à se préoccuper de leurs retraites, ni de la couverture sanitaire. Le deuxième axe consistait à donner à l’Etat le contrôle des secteurs de l’énergie, les infrastructures, les communications et la finance pour empêcher qu’ils ne soient dominés totalement ou en partie par des capitaux étrangers. Le secteur d’Etat fournissait ce que l’économiste Alfred Marshal appelait « les économies externes » qui sont des coûts supportés par la collectivité pour permettre au capital (public et privé) de dégager des profits. L’Etat a fourni les économies externes qui ont permis à la production nationale de prospérer : santé, éducation, infrastructures, communications, finance.
La grande innovation idéologique introduite par la nouvelle doctrine économique du parti est la réhabilitation de la propriété privée appelée pudiquement par le langage officiel « propriété non publique ». Comment la population, habituée pendant des décennies, au discours sur la supériorité su secteur public a-t-elle accepté aussi facilement le nouveau discours ? La transition vers l’activité économique privée a été acceptée parce qu’elle était ouverte et non réservée à une couche sociale particulière ou au personnel de l’Etat. En 1985, la direction du parti avait interdit aux membres des familles des cadres et des fonctionnaires de posséder des commerces. L’ouverture au privé n’a pas profité aux dirigeants du parti et de l’Etat comme dans d’autres expériences autoritaires. Ce qui provoque la contestation et le ressentiment, c’est le sentiment d’injustice. Le père des réformes, Deng Xiaoping, disait aux Chinois : « Il est glorieux de s’enrichir ». Il les invitait cependant à le faire sur la base du travail productif et non sur la base des activités spéculatives. A la différence d’autres expériences de libéralisation économique menées dans des régimes autoritaires, la Chine a découragé le capital privé à prospérer dans les activités spéculatives. Au contraire, il a été orienté vers la production manufacturière destinée à l’exportation. En 1999, le nombre des entreprises privées (1,5 millions) était presque aussi élevé que celui des entreprises publiques (1,6 millions). Entre 1996 et 2000, le volume d’emplois du secteur privé est passé de 11,71 millions à 24,07 millions.
Le secteur privé s’est développé aussi avec l’apport des investissements étrangers attirés par le niveau bas des salaires. Les entreprises étrangères, pour la plupart américaines et européennes, ont saisi l’occasion pour délocaliser et s’implanter dans des zones délimitées par le gouvernement. Elles n’étaient pas intégrées au tissu économique local, c’est-à-dire que leur production était destinée principalement aux marchés des pays d’origine. C’est ainsi que le label « made in China » était fortement présent dans les grands magasins de distribution américains et européens. En prônant au départ une politique de l’exportation, la Chine a lancé un processus de formation d’un marché intérieur où allait s’écouler la production du capital national. Les salaires versés et les impôts payés par les firmes étrangères ont eu des effets positifs sur le marché national et sur le budget de l’Etat. C’est ainsi que, peu à peu, se formait une demande intérieure solvable reposant sur le pouvoir d’achat d’une classe ouvrière et de couches sociales moyennes en expansion. La mondialisation des années 1980 et 1990 a été un phénomène de délocalisation de grande ampleur obéissant aux contraintes de rentabilité du capital financier. Les Chinois ont profité des contradictions du capitalisme mondial en accueillant les multinationales qui produisaient pour le reste du monde et non pour le marché chinois. La stratégie consistait à utiliser la force de travail locale et à exporter les marchandises produites en attendant que le capital privé national maîtrise la technologie et le savoir-faire des firmes étrangères. La Chine a fait le pari de s’intégrer dans l’économie mondiale par l’exportation de biens manufacturés en faisant jouer les avantages comparatifs. Elle ne s’est pas refermée au système de prix international ; elle lui a obéi tout en améliorant la productivité du travail et du capital pour atteindre la compétitivité qu’il impose. C’est comme si le choix avait été fait d’insérer des millions de travailleurs dans le champ de la production manufacturière mondiale. Il faut noter cependant que si la Chine s’est ouverte au libéralisme économique, elle a refusé le néo-libéralisme qui efface la frontière entre biens marchands et biens non marchands. En effet, ni l’éducation, ni la santé, ni les transports en Chine ne sont exclusivement des sources de profit.
Le modèle de croissance chinois se caractérise par les éléments suivants. 1. Une production manufacturière orientée d’abord vers l’exportation. 2. La formation d’une demande effective intérieure suite à l’accroissement du pouvoir d’achat des différents groupes sociaux. 3. Un secteur économique d’Etat jouant le rôle d’économies externes. En insérant la Chine dans la mondialisation, le capital international espérait faire d’une pierre deux coups. : produire avec des bas salaires, et s’implanter dans un marché de plus d’un milliard de consommateurs potentiels. Trente après, les Occidentaux réalisent qu’ils ont contribué à l’émergence d’un concurrent puissant qui les défie sur leur terrain, qui leur prend des marchés, un concurrent plus dangereux pour leurs intérêts stratégiques que la Russie empêtrée dans les contradictions de l’économie rentière, économie rentière de laquelle l’Algérie n’arrive pas à s’en sortir.
L’expérience algérienne
Depuis l’indépendance du pays en 1962, l’objectif déclaré du régime en Algérie est le développement économique. Dans tous les textes et discours officiels, il est dit que l’indépendance n’a été qu’une étape, l’objectif final étant le développement économique et la modernisation de la société. A sa naissance, le régime s’était auto-légitimé par sa mission de lutter contre le sous-développement économique et culturel. La stratégie pour atteindre cet objectif devait cependant reposer sur le secteur public, c’est-à-dire que l’Etat devait veiller à ce que le capital privé soit limité à ce que la Charte nationale de 1976 a appelé « la propriété privée non exploiteuse ». Ce choix idéologique renvoyait à la crainte que le capital privé soit le cheval de Troie du capital international qui pillerait les richesses nationales comme cela a été le cas durant la colonisation qui avait réduit l’économie à l’exportation de produits agricoles et de matières premières. C’est cette structure coloniale que l’Etat indépendant voulait transformer en optant pour une industrialisation ambitieuse. Celle-ci a été financée par la rente énergétique, ce qui permettait de ne pas recourir à l’investissement étranger ni à l’emprunt sur le marché international. « Semer le pétrole pour récolter l’industrie » disait le discours officiel de l’époque. Une majorité de la population adhérait à ce programme qui créait des emplois et qui promettait de sortir du sous-développement en dix ou vingt ans. Les années 1970 ont été l’âge d’or de cette politique économique qui avait mobilisé une part importante du PNB en faveur de l’investissement industriel, négligeant l’agriculture, les infrastructures, les communications, le logement et les services. Il n’y avait pas de semaine ou de mois où le président n’inaugurait une usine importée clé ou produit en main et qui utilisait une technologie de pointe. Les usines étaient cependant surdimensionnées par rapport au marché local, mais il était prévu qu’elle exporte une partie de la production. Elles avaient été conçues pour être rentables et pour amortir les investissements qui ont financé leur création. Cela n’a pas été le cas car elles généraient un déficit devenu structurel au fil des ans. Elles n’avaient pas l’autonomie de gestion, ne bénéficiaient pas d’économies externes et étaient victimes de gaspillage et de prédation. Appartenant à l’Etat et protégée de la faillite financière, elles étaient gérées comme des entités sociales et non comme des unités économiques. Leur déficit colossal était pris en charge par le budget de l’Etat dont les ressources provenaient essentiellement de l’exportation des hydrocarbures.
Avec l’effondrement des prix du pétrole au milieu des années 1980, l’Etat n’avait plus les moyens financiers pour combler le déficit de ses entreprises et assurer les importations de biens de consommation. La révolte à l’échelle nationale d’Octobre 1988 a été l’occasion pour l’aile modérée du régime d’imposer des réformes économiques et politiques destinées à restaurer la crédibilité du régime. Les mesures libérales importantes, notamment la fin du monopole de l’Etat sur le commerce extérieur, ont été justifiées par un nouveau discours officiel sur le secteur public et sur le capital privé. Moins de deux ans après, il a été mis fin aux fonctions du gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche. Deux explications avaient été avancées par les observateurs au sujet de l’hostilité de l’aile conservatrice du régime aux réformes économiques. Pour les uns, la majorité des décideurs militaires percevaient que, sans le contrôle de l’économie par l’Etat, le régime tomberait. Pour d’autres, de nombreux dirigeants, dont des officiers supérieurs, captaient une partie de la rente pétrolière sous le couvert de l’économie administrée. Si ces deux hypothèses sont vraies, cela signifierait que le rapport de forces au sein du sommet de l’Etat n’était pas favorable aux réformes. Tant que la rente énergétique alimentait bon an mal an le budget de l’Etat, les réformes n’avaient pas un caractère nécessaire.
Il y a eu cependant une libéralisation partielle de l’économie désormais ouverte à l’importation de biens de consommation par le secteur privé. La crise violente des années 1990 avait mis au second plan le débat sur la réforme économique, bien que des décisions libérales antisociales aient été prises dans un climat de peur. A la faveur de l’augmentation spectaculaire du prix de pétrole à partir de l’année 2001, le discours sur la réforme n’était plus d’actualité. L’Etat avait suffisamment de ressources financières pour acheter la paix sociale à travers des transferts sociaux et pour continuer à financer le déficit des entreprises du secteur public. Entre 2000 et 2016, l’Algérie a vendu l’équivalent de mille milliards de dollars d’hydrocarbures. Cette somme colossale a été utilisée pour financer un programme ambitieux de construction de centaines de milliers de logements, d’autoroutes, de tramways dans les villes et de diverses infrastructures. Etalé sur dix ans, ce programme a été réalisé en grande partie par des entreprises étrangères. En négligeant les entreprises nationales, ou en ne les associant pas à ces investissements, l’Etat a raté une occasion d’aider au renforcement d’une offre nationale qui aurait eu une opportunité de s’agrandir en affrontant la concurrence internationale. De ce point de vue, non seulement l’Etat n’a pas eu de politique visant la formation d’un marché national avec une offre locale, mais il a mené à la faillite de nombreuses PME locales étouffées par la concurrence de biens importés de Chine et de Turquie entre autres. Une partie importante de la rente énergétique a été accaparée par des entreprises étrangères de construction et par l’importation de biens de consommation. L’Etat a même autorisé les banques à prêter de l’argent pour financer la consommation. Des milliards de dollars ont été utilisés pour importer des voitures qui auraient pu être fabriquées localement. Une politique volontariste de crédit à la consommation a profité aux importateurs qui ont constitué des lobbys puissants au sein de l’Etat pour caper le maximum de la rente énergétique. Un système socio-politico-économique se reproduisant sans accumulation s’était mis en place, alimenté par la rente énergétique qui pousse les acteurs économiques à élaborer des stratégies de rent-seeking (recherche de captation de la rente). L’aisance financière de l’Etat a permis de desserrer la pression interne en procédant à des transferts sociaux, dont la subvention des produits de nécessité comme le pain, la semoule, le sucre, l’huile, l’eau, l’électricité, etc. Ces subventions, d’un montant avoisinant les 20 milliards de dollars par an, illustrent le décalage entre le système national et le système international de prix. Il est souvent question de les supprimer, mais cela est impossible, à moins de multiplier par 3 le salaire minimum.
Il semblerait que la notion d’indépendance économique a été comprise par les dirigeants comme une rupture avec le système international de prix accusé – à raison – de drainer la valeur vers l’extérieur. Mais la seule façon de surmonter cet obstacle est d’inverser le flux par l’exportation de produits manufacturés en acceptant les termes de la concurrence internationale. Un seul chiffre indique l’échec des politiques économiques depuis l’indépendance : les hydrocarbures représentent 95% des revenus provenant des exportations. Le pays exporte moins de 2 milliards de dollars de produits finis ou semi-finis. Cela signifie que l’essentiel de la consommation des Algériens est financé par la rente pétrolière et non par le travail local. Quand le prix du pétrole est à la baisse, le pays connait une situation économique et sociale difficile.
La comparaison de l’expérience de l’Algérie avec celle de la Chine est pertinente, dans la mesure où, dans les années 1980, à la même époque, les autorités des deux pays ont abandonné l’option socialiste et ont ouvert au capital privé la possibilité d’investir et de contribuer au développement. Mais ce qui ressort le plus, c’est que l’Etat en Algérie a enrichi le secteur privé spéculatif, alors qu’en Chine, le secteur privé productif a enrichi l’Etat. En Chine, le développement économique a été conçu comme une stratégie existentielle dans le cadre de la compétition avec l’Occident. Il était une nécessité vitale pour se protéger de l’hégémonie américaine. En Algérie, le développement économique n’était pas politiquement nécessaire pour se protéger de l’hégémonie de l’Occident, puisque la rente énergétique donne une aisance financière qui dispense de demander l’aide financière de l’Occident. Politiquement, la rente protégeait l’Etat des pressions extérieures, mais économiquement, elle rendait l’économie plus dépendante du marché international. Je voudrais aller plus loin dans la comparaison entre les deux expériences.
Comparaison Chine-Algérie
Le premier élément de comparaison qui saute aux yeux est que la Chine a opté pour une économie orientée vers l’exportation en créant une législation qui protège le capital privé et qui s’ouvre à l’économie internationale dans le cadre des accords signés avec l’OMC. A l’inverse, l’Algérie a utilisé son atout financier – la rente pétrolière – pour affaiblir le capital privé productif et pour se protéger des dynamiques concurrentielles du système international des prix. Le résultat est une intégration à l’économie mondiale par la consommation et non par la production. Ce faisant, le régime n’a pas été en mesure de protéger le marché national et n’a pas su renforcer l’offre de la production locale. La comparaison entre la Chine et l’Algérie, sur le plan économique, renvoie à la différence entre deux structures de l’autorité publique qui, dans un cas, tire sa légitimité d’un parti politique et, dans l’autre, de l’administration militaire. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y pas en Algérie de parti dirigeant. Avant d’être différentes économiquement, la Chine et l’Algérie sont d’abord différentes politiquement. Et cela à trois niveaux.
En conclusion, si l’on résume la comparaison entre la Chine et l’Algérie durant les trente dernières années, elle mettrait en parallèle, dans un cas, une économie basée sur l’exportation et la rentabilité, et dans l’autre, une économie basée sur l’importation et l’assimilation de la rente énergétique au statut de valeur d’usage au lieu du statut valeur d’échange fructifiée par l’investissement. Mais la grande différence est que dans un cas, l’Etat est dirigé par un parti et, dans l’autre, par une haute administration dont les membres, civils et militaires, sont divisés idéologiquement, d’où les incohérences au sommet de l’Etat. Il est temps que les officiers supérieurs prennent conscience que les partis ne sont pas des organisations de propagande qu’il faut manipuler. Ce sont des segments qui relient l’Etat à la société et, sans eux, l’Etat se coupe de son environnement politique, social et culturel.
Lahouari Addi, professeur émérite Sciences Po Lyon


« Pourquoi avez-vous peur pour Adrar ? Je suis convaincu que plus elle s’éloigne du pouvoir, plus elle se rapproche du pays ». Ce sont les derniers mots laissés sur Facebook par Mohad Gasmi, infatigable militant écologiste et défenseur des droits de l’Homme, qui a été l’un des acteurs du mouvement anti-gaz de schiste en Algérie en 2015 et du Comité national de défense des droits des chômeurs (CNDDC) dès 2011.
Mohad – de son vrai nom, Mohamed Gasmi Ben Abderrahmane – est né le 11 décembre 1975 dans le Ksar de Bouda. Issu d’une famille nombreuse, il grandit à cheval entre la ville d’Adrar et la maison familiale à Bouda. Malgré des moyens modestes, il poursuit ses études jusqu’au lycée.
À cette époque, comme beaucoup de jeunes de son âge, Mohad se cherche et se questionne sur son avenir, avant de finir par récupérer le petit atelier de soudure de son père à Adrar et en faire son métier.
À partir de son lieu de travail, au quartier d’Attalah Ahmed à Adrar, Mohad pense le monde et s’interroge sur le sous-développement criant d’une wilaya pourtant riche en ressources naturelles. Ses frères, ses amis, ses cousins, presque tous ceux qu’ils côtoient, subissent chômage, précarité et marginalisation. Mais Mohad refuse le statu quo et veut lutter contre toutes ces injustices. Beaucoup de ceux qui l’ont côtoyé de près le qualifient « de battant à l’âme de rebelle ».
Pour Mohad, les années 2000 seront riches en rencontres, en engagements, avec cette conviction profonde que les siens ont le droit à une citoyenneté pleine et à la justice sociale. Le jeune militant d’Adrar apprend sur le terrain, et comprend très vite l’enchevêtrement entre les luttes sociales, la protection des ressources naturelles et les exigences de liberté et de dignité insufflées par le hirak. « C’est la même matrice qui est derrière tout ce gâchis, la même i’ssaba (gang) », aimait-il à répéter aux jeunes de sa ville natale.
Cette conscience politique, Mohad l’a puisée aussi dans l’amour qu’il porte à sa femme et ses enfants. Le dernier né de la famille Gasmi avait quatre ans lorsque Mohad a été arrêté, le 8 juin 2020. Mohad n’a pas pu le voir grandir car il croupit en prison depuis plus de deux ans. Emporté par l’hydre répressive contre le hirak, Mohad – l’un des acteurs les plus actifs à Adrar -, a été poursuivi dans deux affaires.
Condamné dans la première à cinq années de prison pour « apologie du terrorisme » sur la base d’une simple publication Facebook datant de 2018, il a vu sa peine revue à la baisse (trois ans de prison, dont un an avec sursis) lors du procès en appel du 9 juin 2022. Sachant que Mohad a déjà purgé deux années de détention abusive, il pourrait recouvrer sa liberté dès le 15 juin si son deuxième procès en appel a lieu à temps.
Un militant autodidacte
Mohad emprunte le chemin de l’engagement citoyen comme bénévole au sein de « Jam’yat el chabah el ijabi » (L’association des jeunes positifs), une association de faisance fondée par des jeunes en 2011. Après les dures journées de labeur à l’atelier, Mohad apporte son aide à cette association. Il va également soutenir une deuxième organisation: l’Association nationale pour la promotion de la ruralité en 2012-2013. C’est au sein de ces premiers réseaux qu’il apprend les rudiments du travail associatif, des enseignements qui vont accompagner tout son parcours militant.

Mohad (deuxième à gauche) avec des membres de l’Association nationale pour la promotion de la ruralité (2013)
De plus, Mohad lit et se politise. « C’est un autodidacte. Il observe, écoute et réfléchit. Il s’intéresse à tout : l’histoire, les relations internationales, l’écologie, les multinationales, l’économie et l’extractivisme. C’est un autodidacte au sens plein du terme », souligne Reda, un ami du militant d’Adrar.
Mais au-delà de cette appétence pour le savoir, ce qui compte davantage pour Mohad, c’est l’action citoyenne et le travail de conscientisation et de proximité. Dans les corridors de la maison des jeunes et les rares lieux de socialisation politique de la ville, il apprend tout en tissant des relations avec d’autres jeunes de la région.
En avril 2009, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, enchaîne un troisième mandat en récoltant 90,24 % des suffrages selon les chiffres officiels. Les dix années « Bouteflika » n’ont rien changé à la situation des jeunes du Sud. D’Adrar à Tamanrasset en passant par In Salah et Ouargla, les jeunes tiennent les murs, sans perspective, alors que le prix du baril de pétrole atteint des sommets, permettant à l’État d’amasser des milliards de dollars. Mohad en est pleinement conscient.
En 2011, au milieu des révoltes arabes, plusieurs jeunes du Sud lancent la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs (CNDDC), un mouvement qui appelle à une redistribution équitable des richesses, à la création d’emploi et à la garantie de leurs droits socioéconomiques. Mohad adhère au mouvement, sans faire partie du leadership.
« Il n’y était pas pour dénicher un travail. Le penser, c’est vraiment mal le connaître, car son engagement a toujours été pour la citoyenneté et la justice sociale », déclare Reda. Durant ce long combat, Mohad soutient les chômeurs, il accompagne la lutte en élargissant les rangs du mouvement à Adrar. Générosité, disponibilité et soutien sans faille sont les mots qui reviennent pour le décrire.

Mohad Gasmi avec des chômeurs et des militants à Adrar (2013)
D’une revendication purement sociale à l’émergence d’une plateforme politique à vocation nationale, la CNDDC réussit à mobiliser parmi les jeunes des classes populaires, surtout à partir de 2013.
Le 14 mars 2013, le CNDDC organise une grande manifestation « milloniya » à Ouargla qui rassemble entre 5 000 et 10 000 manifestants. « C’était un succès immense et tout le monde y avait contribué, notamment Mohad. Nous étions très fiers d’avoir maintenu le caractère pacifique du rassemblement. C’est une dimension pour laquelle Mohad a été toujours attaché », rappelle Ibek Abdelmalek, l’un des leaders de la CNDDC et ami de Mohad.
Face aux revendications légitimes des jeunes chômeurs, les autorités répondent par la répression policière, les arrestations, les poursuites judiciaires, le harcèlement des cadres et l’interdiction du droit de manifester.
Le gouvernement Sellal les traite de « cherdima » et de « bandes séparatistes et terroristes », un langage dont la similarité avec celui invoqué contre les militants du hirak du 22 février 2019 ne constitue pas une surprise. Le régime « frappe » par le bâton de la répression tout en mettant en place des mécanismes de cooptation pour fragmenter la coalition.
Celle-ci va poursuivre son combat pendant des années, puis s’essouffler doucement en raison de la répression, de l’infiltration et des divisions concernant la structuration du mouvement.
Mais Mohad Gasmi est convaincu que la bataille des chômeurs a ouvert des brèches. Elle a permis de nouveaux possibles en faisant une jonction entre le nord et le sud. Mohad participe au processus de Mazafran en 2014 appelant au boycott des élections et à l’organisation d’une transition démocratique. Mais c’est la lutte contre le gaz de schiste qui sera son prochain grand combat.
L’écologie au nom de la justice sociale
En décembre 2014, le gouvernement algérien annonce la réussite du premier forage pilote de gaz de schiste à In Salah. Immédiatement, au moins 5 000 citoyens – la ville ne compte pas plus de 40 000 habitants –, manifestent pacifiquement contre le projet. « Sahat el Soumoud » (Place de la résistance) est noire de monde et les routes vers le centre sont bloquées. C’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante qu’une ville du Sud connaît une telle mobilisation.
Mais la spontanéité apparente du mouvement dissimulait une réalité peu connue : celui d’un long travail de sensibilisation mené depuis 2013.
« Nous (militants) avions fait un travail de proximité avec la population d’In Salah et averti sur les risques d’exploitation des richesses de la région par les multinationales. Nous avions documenté les fracturations hydrauliques[1], les lieux de forage etc. Mais nous devions faire croire que nous étions seuls et que rien ne se passait », rappelle un ancien cadre du mouvement anti-gaz de schiste qui souhaite garder l’anonymat.
Mohad et les jeunes cadres et militants impliqués suivaient donc de près l’appétit des multinationales pour le gaz de schiste. Certains travaillaient même sur les lieux de forages, tels qu’à Ahnet, concession proche d’In Salah. Mohad, pour sa part, avait également étudié la modification de la loi sur les hydrocarbures de 2013, autorisant au cas par cas la fracturation hydraulique.

Mohad Gasmi devant les jeunes manifestants à Adrar (2015)
Il était conscient que les Total, Halliburton et consorts jouaient des coudes pour se frayer un chemin puisque le sous-sol algérien comprendrait la troisième réserve mondiale de gaz de schiste récupérables, selon l’agence américaine Energy Information Administration (EIA).
Tandis que Total utilise des techniques d’extraction interdites en France qui suscitent un profond rejet chez les populations du Sahara – car rappelant les essais nucléaires français au Sahara menées à partir des années 50 -, Bouteflika qualifie le gaz de schiste de « barakat rabi » (dons de Dieu) en 2013 pour convaincre la population.
Pour y faire face, Mohad et les leaders du mouvement anti-gaz de schiste s’appuient sur un discours « anti-système » et « anticolonial » très bien articulé.
Ils mobilisent également sur un argumentaire politique axé sur la tradition et la protection des ressources naturelles, à tel point qu’ils sont rejoints par les a‘yan (notables locaux), réputés proches du pouvoir. Ces derniers mènent la prière collective de la lotfia, prélude aux rassemblements à « Sahat el Soumoud ». Pour la sociologue Ratiba Hadji-moussa, « la lotfia s’est transformée en un mode d’action au même titre que les sit-in, les manifestations ou l’occupation de places publiques ».
Pour beaucoup d’Algériens, Mohad est l’un des visages du combat contre l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste. Mais cet engagement se nourrit par l’exigence de justice sociale.
Pour Hamza Hamouchene, chercheur et militant algérien à l’Institut transnational (TNI), spécialiste des enjeux extractivistes et des transitions écologiques justes, « Mohad mène un combat écologique pour la justice sociale. Même sans formation théorique, il saisit parfaitement les entrelacements entre la lutte des classes, le néolibéralisme destructeur et le rôle des élites corrompues (issaba) dans les schèmes d’exploitation transnationaux ».
En 2016, Sonatrach décide de suspendre la production de gaz de schiste sans que les autorités décrètent officiellement un moratoire. Entre-temps, Mohad poursuit son combat.
« Il est une figure d’Adrar et du Sud. Les gens l’écoutent et le respectent, car c’est un leader charismatique et visionnaire. Il n’a pas froid aux yeux », dit Ibek. Mohad passe même sur des plateaux de télévisions privées et la radio publique. Son visage devient de plus en familier autant en Algérie qu’à l’étranger, ce qui ne manque pas de lui ouvrir des portes à l’international.
En mars 2015, Mohad participe au Forum social mondial (FSM) à Tunis. Il défend avec brio le combat du premier mouvement anti-gaz de schiste du Maghreb. Il va également croiser le fer avec des parlementaires pro-gaz de schiste du Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune! « Ce sont les ressources de l’État algérien », hurle une députée PT dans une salle du FSM. Mohad lui rétorque au tac au tac « la souveraineté est au peuple, souveraineté est au peuple… ».

Mohad Gasmi participe à une émission à la Radio nationale (Adrar)
En 2016, le militant algérien participe à la COP22 au Maroc où il fera honneur à l’Algérie en défendant une conception holistique de la transition écologique qui allie protection des ressources, justice sociale et démocratie. Même en Algérie, il devient difficile d’« exclure » Mohad du débat public.
En novembre 2017, le militant intervient dans le cadre d’un séminaire scientifique sur le gaz de schiste à l’université de Boumerdès. Grâce à ces rencontres scientifiques et internationales, Mohad l’autodidacte d’Adrar élargit ses réseaux et ses connaissances. Mais ce parcours est néanmoins jonché d’obstacles, de pression et de menaces. Mohad est suivi de près par les renseignements et il est régulièrement harcelé.
Un « hirakiste » convaincu… à briser
Mohad a participé à la quasi-totalité des manifestations. Il a scandé des chants et des slogans du hirak au nom de la liberté, de la justice et de la dignité des Algériens. Ibek, qui a manifesté à plusieurs reprises avec Mohad, rappelle que l’engagement du militant d’Adrar dans le mouvement populaire s’inscrit dans la continuité de son combat: « Il savait qu’un mouvement de masse allait prendre forme, mais pas de cette ampleur. Son combat a toujours été pacifique et national. Le hirak, c’est tout cela ».
Chaque samedi, lui et ses amis organisaient une agora populaire pour donner la voix aux sans voix et débattre des perspectives du hirak, de la place du sud algérien dans une transition démocratique, de la répartition des richesses…etc.
Mohad est surveillé de près et subit encore plus de pression une fois la nouvelle loi sur les hydrocarbures (19-13) promulguée, autorisant une fois de plus l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste et offrant des avantages fiscaux aux multinationales dans un contexte de rejet du système politique. « Mohad était très fier de voir les Algériens contester la nouvelle loi devant le Parlement. C’est le signe d’une prise de conscience et d’une appropriation de notre combat », nous dit Ahmed, un ami de Mohad.
À peine six mois après, Mohad est arrêté. Craignait-on qu’il devienne l’un des porte-voix du hirak? Mohad a été arrêté en pleine pandémie après avoir été interrogé par des éléments d’Interpol.
Le 14 juin 2020, le parquet d’Adrar place Mohad en détention préventive pour « apologie du terrorisme » sur la base d’une publication Facebook datant de janvier 2018 où il impute aux autorités algériennes la radicalisation d’Abdesslem Termoune, tué en Libye en 2018 et chef du Mouvement des enfants du Sahara pour la justice.
« J’ai reçu quelques questions sur cet homme (Termoune, NDLR), que Dieu lui fasse miséricorde, et certains se sont étonnés qu’il y ait ceux qui ont pris les armes dans le désert algérien pour des raisons de marginalisation et de revendications sociales. Les autorités, du fait du mépris qu’elles affichent, sont responsables de l’extrémisme au sein de la société » – publication de Mohad Gasmi datant du 11 janvier 2018.
Pour sa défense, la publication ne justifie pas une accusation d’apologie du terrorisme, encore moins une condamnation aussi lourde. La peine exigée par le parquet est sept ans de prison ferme assortis de 500.000 dinars d’amende. Toutes les demandes de mise en liberté provisoire introduites par la défense sont rejetées.
L’appareil judiciaire continue de creuser le dossier « Mohad ». Le tribunal d’Adrar lance des poursuites pénales contre lui sur la base d’accusations selon lesquelles il aurait eu « accès à des informations secrètes » et se serait rendu coupable d’« outrage » envers le président de la République et des institutions publiques, toujours en relation avec des publications en ligne.
La deuxième publication Facebook citée où il est accusé de propagation de fausses informations, Mohad disait simplement que les services de sécurité mobilisés pour sensibiliser les citoyens sur la pandémie sont ceux-là mêmes qui avaient été mobilisés par le régime dans la répression contre les manifestants.
Le 5 juillet 2021, Mohad Gasmi a entamé une grève de la faim illimitée pour protester contre sa détention préventive et les charges retenues contre lui. Le 17 octobre 2021, la Cour d’Adrar le condamne à cinq ans de prison dans la première affaire avant d’alléger sa peine en juin 2022 à trois ans de prison, dont 1 an avec sursis. Le procès en appel dans la deuxième affaire est prévu le 15 juin 2022.
Amnesty International, comme d’autres organisations de droits humains, lance une pétition appelant à sa libération où elle interpelle le chef de l’État. Mohad ne bénéficie d’aucune forme de grâce. « Il a bon moral. Il n’est pas satisfait de son jugement, mais ceci ne l’affecte point », affirme sa femme. «Mohad est entrain de passer le baccalauréat en prison. Il en est très fier », ajoute-t-elle. La réussite au baccalauréat et une libération prochaine seraient une réhabilitation heureuse pour Mohad, ce battant de toutes les luttes.
[1]. La fracturation est une technique qui utilise de l’eau sous haute pression mélangée à des produits chimiques toxiques afin d’extraire le gaz des roches du sous-sol. Elle a de graves conséquences sur les milieux désertiques fragiles, y compris sur les nappes phréatiques.
Tribune de l’Algérie libre