بشير عمري


17 OCTOBRE 1961 : UNE MÉMOIRE À VIF ENQUÊTE

Des archives inédites de la présidence de la République, consultées par Mediapart, le prouvent désormais : Charles de Gaulle et l’Élysée ont tout su – et très vite – de ce crime d’État. Le président a même demandé par écrit que les « coupables » soient poursuivis. Mais le massacre restera à jamais impuni, judiciairement et politiquement.
6 juin 2022
De Gaulle savait et il savait tout. Depuis plus de soixante ans, un épais mystère entourait l’histoire du massacre du 17 octobre 1961, un crime d’État qui ne cesse aujourd’hui encore de hanter la mémoire franco-algérienne. Les faits sont connus : une manifestation d’Algériens, qui protestaient pacifiquement dans Paris contre le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé par les autorités, a été réprimée par la police dans une brutalité inouïe, faisant des dizaines de morts — certaines victimes de la répression ont été jetées à la Seine.
Mais une question majeure demeurait, comme le rappellent les historiens Jim House et Neil MacMaster dans leur ouvrage de référence Paris 1961 (Tallandier) : « On sait à vrai dire très peu de choses sur les réactions officielles ou même informelles du 17-Octobre au plus haut niveau du gouvernement. De Gaulle et ses ministres ne font aucune mention des événements dans leurs Mémoires, et l’accès à des documents essentiels de l’Élysée, de Matignon et du ministère de l’Intérieur demeure interdit. »

Grâce à l’ouverture récente et partielle d’archives publiques – l’arrêté gouvernemental en autorisant l’accès a été signé fin décembre 2021 –, Mediapart a pu consulter plusieurs documents issus de la présidence de la République qui prouvent aujourd’hui que le général de Gaulle a tout su, et très vite : c’est-à-dire la responsabilité de la police dans le crime, comme l’étendue de celui-ci.
Une annotation manuscrite de Charles de Gaulle sur un document de l’Élysée prouve même que le président, confronté à la réalité de la situation, avait demandé que les coupables soient châtiés, réclamant aussi que son propre ministre de l’intérieur, Roger Frey, intervienne face à l’extrême danger des dérives des forces de l’ordre.
Mais il ne se passera rien : aucun policier ne sera jamais condamné ; Maurice Papon, le préfet de police qui a supervisé et couvert le massacre, restera en place, tout comme le ministre Roger Frey ; et ce crime restera à jamais impuni, s’effaçant peu à peu de la mémoire collective si ce n’était l’acharnement de quelques historiens, archivistes, militants et journalistes pour continuer de chercher la vérité.
Deux documents en particulier, conservés sur le site de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) des Archives nationales [voir la Boîte noire de cet article], permettent aujourd’hui d’éclairer cette part d’ombre de l’histoire.
Le premier est une note signée des initiales de Bernard Tricot, conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes et les questions juridiques à l’Élysée. Elle date du 28 octobre 1961, soit onze jours après la tragédie.

« J’ai été informé par le directeur de cabinet du garde des Sceaux de ce que le procureur général de la cour d’appel de Paris et le procureur de la République près le tribunal de la Seine sont venus l’avertir des procédures judiciaires en cours à la suite de la mort d’un certain nombre de musulmans dont les corps ont été retrouvés après les récentes manifestations », écrit Bernard Tricot.
« Il y aurait 54 morts. Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police », poursuit le haut fonctionnaire.
Ce dernier précise que le ministre de la justice, Bernard Chenot, nommé à ce poste moins de deux mois plus tôt en remplacement d’Edmond Michelet, réputé trop conciliant avec le FLN algérien selon certains partisans de la ligne dure comme le premier ministre Michel Debré, doit « s’entretenir de ces faits » avec son homologue de l’intérieur.
L’Élysée s’attend à la mise en cause de policiers après la tragédie du 17 octobre 1961.
Le fait que l’un des plus proches collaborateurs de Charles de Gaulle écrive dès le 28 octobre 1961 une note annonçant une première estimation aussi importante du nombre de morts — certains historiens parlent aujourd’hui de cent à deux cents possibles victimes —, les modalités de leur supplice et la responsabilité probable de la police française dans le crime n’étaient à ce jour pas connues.
Mais une deuxième note du même Bernard Tricot, annotée à la main par le général de Gaulle, figure également aux Archives nationales. Nommément adressée au président de la République, elle est datée du 6 novembre 1961. Dès son premier paragraphe, il est fait référence à « la découverte dans la région parisienne, depuis le 22 octobre, des cadavres d’un certain nombre de Musulmans algériens ».
Le haut fonctionnaire fait savoir au chef de l’État que « le parquet ne dispose pas en général d’éléments suffisants pour étayer les poursuites ». Et il ajoute : « La question d’ordre gouvernemental qui se pose est celle de savoir si on se bornera à laisser les affaires suivre leur cours, auquel cas il est probable qu’elles s’enliseront ou si le ministre de la justice ainsi que le ministre de l’intérieur doivent faire savoir aux magistrats et officiers de la police judiciaire compétente que le gouvernement tient à ce que la lumière soit faite. »
Il faut que le ministre de l’intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’ “autorité”.
Note manuscrite du 6 novembre 1961 de Charles de Gaulle.
« Il importe beaucoup, semble-t-il, que le Gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu’on ne les laisse pas faire. À agir autrement, on s’exposerait, je crois, à laisser se développer dans la police un processus dont l’extrême danger s’est révélé au cours des dernières années dans d’autres formations », poursuit Bernard Tricot, qui fait ici référence aux dissidences qui ont pris corps dans l’armée, notamment avec la création au début de l’année 1961 de l’Organisation de l’armée secrète (OAS).
À la fin de sa note, Bernard Tricot demande au général de Gaulle « s’il autorise que le point de vue qui vient d’être indiqué soit exprimé aux ministres intéressés ».

La réponse manuscrite du président de la République, rédigée à l’encre bleue et figurant sur la colonne de gauche de la première page du document, est sans ambiguïté : « 1) Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables. 2) Il faut que le ministre de l’intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’“autorité”, qu’il ne prend pas, et qui, d’ailleurs, n’exclut nullement, bien au contraire, la “protection” ».
En réalité, aucun coupable ne sera puni, l’Élysée ne s’exprimera jamais sur le sujet et le ministre de l’intérieur sera maintenu dans ses fonctions. Le préfet de police de Paris de l’époque, Maurice Papon — il sera condamné en 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour sa participation à la déportation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale —, réussira même à imposer un contre-récit policier face aux plaintes déposées par les proches de victimes du massacre du 17 octobre 1961.
Un rapport du 26 décembre 1961, signé de Maurice Papon, montre à ce sujet l’étendue des manipulations policières pour étouffer le scandale. Le rapport, cité dans le livre Octobre 1961, un massacre à Paris (Fayard) de l’historien Jean-Luc Einaudi, y est présenté comme ayant été adressé au ministre de l’intérieur. Mais les archives de la présidence De Gaulle montrent qu’une copie a également été personnellement envoyée par Maurice Papon au secrétaire général de l’Élysée, Geoffroy Chodron de Courcel. Cet exemplaire porte une mention « Vu » apposée au crayon à papier.

Le document a pour titre : « Enquêtes effectuées au sujet de plaintes contre la police, consécutives aux manifestations du 17 octobre 1961 ». Tout est mis en œuvre, sous la plume de Maurice Papon, pour décrédibiliser la moindre mise en cause de la police.
De très nombreuses plaintes ont été déposées ? Elles « ont été acheminées entre le 30 octobre et le 2 novembre par des avocates du FLN », souligne le préfet de police, qui relève que plusieurs plaignants « habitent à proximité les uns des autres » et d’en conclure : « Le caractère concerté de ces plaintes apparaît donc facilement : les plaignants ont laissé d’ailleurs plus ou moins entendre qu’il y a eu racolage par les avocates. »
Certains plaignants ne se sont finalement pas présentés devant les policiers ? « L’enquête ne peut guère laisser d’illusion sur le bien-fondé de leurs réclamations », en déduit Maurice Papon, qui précise que certains plaignants, qui, eux, se sont présentés, ont été « convaincus de mensonges ». Le préfet de police n’hésite pas à parler ainsi d’une « évidente mauvaise foi » apparue, selon lui, dans les cas signalés.
Maurice Papon accusera aussi dans son rapport le FLN du meurtre d’au moins deux Algériens imputés à la police française. Et pour les seuls cas de sévices réels, le préfet souligne que leur « importance a été démesurément grossie ».
Également saisi d’informations publiées par le quotidien L’Humanité, selon lesquelles de très nombreux Algériens arrêtés par la police le 17-Octobre ont ensuite subi des sévices dans un centre d’internement à Asnières (Hauts-de-Seine), le rapport Papon conclut : « Rien d’anormal n’a été constaté pendant leur présence dans les locaux d’Asnières […]. Il ressort donc bien de l’enquête que cette affaire a été montée de toutes pièces par le journal L’Humanité à des fins d’ordre politique, d’ordre général et local. »
Un autre document figurant dans les archives de l’Élysée confirme que tout fut fait, sous la responsabilité du préfet Papon, pour empêcher l’éclatement de la vérité sur le massacre du 17-Octobre. Il s’agit cette fois d’un tableau de huit pages de « comparaison entre les faits allégués et les résultats de l’enquête ». Partout on peut lire ce type de remarques : « Plainte de circonstance imposée par le FLN », « plainte mensongère », « plainte douteuse », « plainte mensongère ordonnée par le FLN », « plainte tardive et suspecte »…
De telles conclusions tranchaient pourtant, déjà à l’époque, avec l’étendue des connaissances sur ce crime d’État, qu’un haut fonctionnaire du Conseil d’État, Michel Massenet, décrira en ces termes dans une note de l’automne 1961 (mais non datée précisément) et adressée à l’Élysée : « L’on peut en tout cas affirmer que la violence qui s’y est manifestée à froid est sans précédent dans les annales policières en France. »
Ce n’est pas tout. Une troisième note de l’Élysée, non signée mais vraisemblablement rédigée par le conseiller élyséen Benard Tricot – elle émane de ses archives –, montre qu’au-delà du massacre du 17-Octobre la présidence de la République n’ignorait rien non plus du déchaînement criminel de la police française, cible durant l’année 1961 d’attaques imputées au FLN, contre des Algériens résidant en métropole.
Il arrive que des personnes apparemment innocentes […] soient tuées par les forces de l’ordre.
Note de l’Élysée du 25 octobre 1961.
Adressée le 25 octobre 1961 à Geoffroy Chodron de Courcel, le secrétaire général de la présidence, cette note décrit ni plus ni moins qu’une véritable terreur d’État.
La voici :
« S’agissant des brutalités ou sévices dont les Musulmans algériens ont pu être victimes ces derniers jours à Paris, je laisserai de côté tout ce qui a pu se passer au cours des manifestations ou immédiatement après. De même, il n’y a pas lieu de tenir compte de tous les renseignements à caractère vague ou hypothétique. En retenant seulement les faits précis venant de sources sérieuses, on peut indiquer : qu’il arrive que des personnes apparemment innocentes, et en tout cas n’ayant aucune attitude menaçante, soient tuées par les forces de l’ordre.
— À Gennevilliers, le jeudi 12 octobre, à 20 heures 30, 60, rue de Richelieu, devant l’école de garçons, un élève du cours de français, Ali Guérat, a été tué par balle. Le directeur du cours, M. Vernet, a été témoin de ce meurtre.
— Il arrive que lorsque des Musulmans sont appréhendés par les policiers ceux-ci détruisent devant eux leurs papiers d’identité. Ce fait, bien qu’il ne soit pas sanglant, me paraît des plus graves. Par une véritable voie de fait la police met elle-même des hommes en situation irrégulière.
— Des hôtels ou magasins musulmans ont été saccagés par la police (un hôtel dans le XVIIIe arrondissement, des magasins à Nanterre) sans qu’apparemment les destructions faites aient pu se justifier par les nécessités d’une lutte soutenue, par des mesures de sécurité ou par les besoins d’une investigation.
— Des hommes appréhendés après les manifestations et conduits dans des lieux de rassemblement (Vincennes, la Porte de Versailles, un lieu nommé “les carrières”, etc.) ont été brutalisés, précipités du haut de l’escalier, roués de coups.
— Dans certains endroits, les hommes appréhendés étaient tellement tassés les uns contre les autres qu’ils furent obligés de rester debout non seulement le jour mais aussi la nuit. »
Mediapart a présenté tous les documents cités dans cet article à deux historiens spécialistes de l’Algérie et du 17 octobre 1961, Fabrice Riceputi, auteur du livre Ici on noya les Algériens (Le Passager clandestin, 2021), et Gilles Manceron, qui a rédigé le texte La Triple occultation d’un massacre pour le livre Le 17 octobre des Algériens (La Découverte, 2011).
Pour Fabrice Riceputi, ces documents « constituent en quelque sorte un chaînon manquant dans l’historiographie de cet événement tragique ». À leur lecture, dit-il, on voit que « la présidence de la République sait que la version des faits farouchement défendue publiquement par son premier ministre, Michel Debré, le ministre de l’intérieur, Roger Frey, et le préfet de police, Maurice Papon, et largement relayée dans la presse grand public, est mensongère ».
De Gaulle a finalement renoncé à demander des sanctions contre les auteurs du massacre pour éviter que sa majorité politique se fracture.
L’historien rappelle que la préfecture de police maintient depuis le 18 octobre 1961 qu’il n’y eut, ce jour-là, que deux morts « français musulmans d’Algérie » et un mort français, à l’occasion d’une manifestation « violente » du fait des Algériens, la police ayant été irréprochable. « Il faut noter ici que la réprobation exprimée par de Gaulle dans ces archives, si elle mérite d’être connue, ne se traduisit jamais par une remise en cause publique de cette version restée officielle durant des décennies », ajoute Fabrice Riceputi.
Il en veut pour preuve que, quatre mois après le 17-Octobre, « Roger Frey et Maurice Papon seront encore, sous l’autorité de De Gaulle, responsables d’une autre tuerie policière : celle du métro Charonne, faisant neuf morts le 8 février 1962 dans une manifestation anti-OAS. Et l’un et l’autre seront maintenus en poste par de Gaulle durant cinq années supplémentaires, jusqu’en 1967 ».
L’historien Gilles Manceron affirme de son côté que les documents consultés par Mediapart « confirment que le général de Gaulle, qui avait retiré au premier ministre toute autorité sur la politique algérienne, avait laissé à celui-ci, à sa demande, la responsabilité du “maintien de l’ordre” en France et qu’il avait désapprouvé la manière dont il a frappé le FLN et l’émigration algérienne en 1961 ».
Mais « pour éviter que sa majorité ne se fracture et qu’une partie le désavoue », selon Gilles Manceron, le général de Gaulle a finalement renoncé à demander les sanctions qui lui paraissaient pourtant logiques contre les auteurs du massacre, comme le montrent les archives inédites de sa présidence.
De fait, les poursuites judiciaires encouragées par le chef de l’État furent stoppées net en mars 1962 à la suite de la promulgation d’une loi d’amnistie concernant tous les crimes et délits « en relation avec les événements d’Algérie ».
Voici comment après le meurtre d’innocents, l’impunité a tenté d’assassiner la mémoire.
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Le 19 juin 1965, Houari Boumediene renverse le président algérien Ahmed Ben Bella et lance une répression contre la gauche. L’Internationaliste situationniste s’apprête alors à publier une sévère critique du régime avec son Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays. Des archives dévoilent l’histoire de ce fameux tract et de sa diffusion sous le manteau dans un contexte désabusé.
HISTOIRE > POLITIQUES > WALID BOUCHAKOUR > 2 JUILLET 2021
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Internationale situationniste. Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays (et autres textes)
Libertalia, 22 août 2019
Textes rassemblés et présentés par Nedjib Sidi Moussa
Édition établie par Charles Jacquier
120 pages — 8 €
Le lien entre le renversement du président algérien Ahmed Ben Bella par le colonel Houari Boumediene le 19 juin 1965 et l’Internationale situationniste ne semble pas évident a priori. Héritiers du surréalisme et du mouvement dada, les situationnistes formulent à la fin des années 1950 une théorie révolutionnaire se voulant globale. Associée à la dénonciation de « la société du spectacle »1 dans les pays capitalistes, cette théorie portait également une critique des pays communistes et du tiers-monde. Les situationnistes, qui côtoyaient en France les travailleurs et étudiants de l’émigration nord-africaine, avaient soutenu la lutte contre la colonisation tout en critiquant sa dimension nationaliste2.
L’engagement anticolonial des situationnistes se prolonge après l’indépendance par des textes appelant à la concrétisation d’une révolution socialiste dans les pays décolonisés. L’Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays est certainement leur intervention la plus notable. Ce tract distribué à Alger en 1965, durant les semaines suivant le putsch de Boumediene, est souvent évoqué dans la littérature situationniste, mais nous savons peu de choses sur son impact en Algérie. La consultation des archives du situationniste tunisien Mustapha Khayati, conservés à la Beinecke Library de Yale, et de lettres inédites d’un étudiant algérien permettent de retracer l’histoire de la confection et de la diffusion de ce tract.
« Réactionnaire ! », répond nerveusement un étudiant algérois interrogé par la télévision française. Sa voix est tendue, il se mord les lèvres. « Typiquement fasciste dans la manière et les prolongements vont forcément suivre. Il n’y a qu’à voir les bourgeois se réjouir », martèle-t-il. Incroyable courage de ce jeune homme dont on ne saura pas le sort, mais qui laisse une archive fascinante. Il exprime sans détour son opposition au putsch, s’adresse à un journaliste étranger sans maquiller ses idées et les articule dans un vocabulaire marxiste. Ses propos vont contre l’idée reçue sur l’époque du Front de libération nationale (FLN). Il y avait évidemment le Parti communiste algérien et le Mouvement national algérien (MNA) interdits, les courants dissidents de Hocine Ait-Ahmed et de Mohamed Boudiaf, mais aussi, et surtout, une diversité au sein même du FLN. De 1962 à 1965, le FLN comprenait une aile gauche représentée notamment par Mohamed Harbi et Hocine Zahouane. Ben Bella avait également des conseillers très à gauche, comme le trotskiste grec Michel Raptis, dit « Pablo », fondateur de la IVe Internationale. Sans en exagérer la portée, on peut supposer que les idées de gauche traversaient aussi la société, notamment parmi les étudiants organisés au sein de l’Union nationale des étudiants algériens (UNEA) liée au Parti communiste algérien.
Au sortir de 132 ans de colonisation, le pays comptait 80 % d’analphabètes et une grande partie de la population vivait dans la misère. Tout était à reconstruire et différents idéaux se confrontaient. Exemple du bouillonnement politique à Alger : le 8 mars 1965, les Algéroises ont transformé un défilé officiel en manifestation réclamant l’égalité des droits. Sous la pression des manifestantes, Ben Bella s’engage dans ce sens lors de son discours à la salle Majestic de Bab El-Oued3. Auparavant, en décembre 1964, au congrès de la Fédération de travailleurs de la terre, les agriculteurs ont exprimé sans détour leur insatisfaction. Un délégué de Saïda lance : « Soixante-trois fermes n’ont pas été payées depuis deux mois. Il y a des ouvriers qui dorment à la belle étoile. Et il y a des cadres qui ont dix maisons (…). Soixante-trois comités de gestion m’ont chargé de dire que nous sommes encore colonisés par les bourgeois »4.
Durant les premières années de l’indépendance, la gauche était présente dans la presse avec l’hebdomadaire en arabe El Moudjahid de Lemenouar Merouche, Alger ce soir de Mohamed Boudia et Révolution africaine sous la direction de Mohamed Harbi. À la radio, média de masse par excellence, les Algériens pouvaient écouter le poète Jean Sénac auteur du fameux vers « Belle comme un comité de gestion », les billets de Michel Raptis (théoricien de l’autogestion), les émissions de Fadhela M’Rabet et Maurice Tarik Maschino sur la situation des femmes. Autant dire que le public était largement exposé aux idées révolutionnaires. Cela dit, deux visions du socialisme s’opposaient au sein du FLN : d’un côté l’aile gauche internationaliste, de l’autre l’armée ainsi que les conservateurs qui voyaient d’un mauvais œil ce « cosmopolitisme » et appelaient à un socialisme respectueux des « valeurs traditionnelles » algériennes. Ils rejettent l’idée marxiste de lutte des classes au profit de la vision d’un peuple uni par son histoire et son identité. La gauche était dans une position minoritaire sous Ben Bella, avant d’être clairement pourchassée avec l’arrivée de Boumediene au pouvoir.
Dans sa thèse (à paraitre), Yassine Temlali écrit :
Bien contenues pendant la cohabitation difficile entre l’armée et Ahmed Ben Bella, les critiques du cosmopolitisme du socialisme benbellien et de son « inauthenticité » se sont exprimées brutalement dès le renversement de celui-ci. Dans un discours prononcé le 30 juin 1965, Houari Boumediene a sévèrement critiqué le recours à des conseillers non algériens les qualifiant d’ »aventuriers » et affirmant que l’Algérie « n’[avait] pas besoin de guides étrangers qui lui donnent des leçons sur la façon de construire le socialisme » »5.
Dans ses mémoires filmés, Mohamed Harbi6 parle des mois suivant le putsch du 19 juin comme une période d’intense activisme. Le coup de force de Boumediene a poussé différentes tendances de la gauche algérienne, plus particulièrement les communistes et l’aile gauche du FLN, à se rejoindre dans la clandestinité au sein de l’organisation de la résistance populaire. Dans un des tracts de l’Organisation de la résistance populaire (ORP), signé Hocine Zahouane, on peut lire :
Peuple algérien ! Il serait illusoire d’attendre du pouvoir militaire formé sur le régime du sabre et le sang des enfants du peuple, une vie politique démocratique (…) Coupé du peuple travailleur, fondamentalement méfiant à son égard, il ne pourra régner que par le mensonge, la démagogie sociale et la répression.
Les manifestations contre le putsch organisées par des étudiants n’ont généralement pas été réprimées dans un premier temps, mais une vague d’arrestations suivra et nombre de militants de gauche seront torturés. C’est dans ce contexte explosif qu’est distribué l’Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et du monde entier.
Avant d’être publié dans le bulletin de l’Internationale situationniste, ce texte non signé a été distribué à Alger ainsi que dans plusieurs capitales européennes en 1965. La correspondance de Mustapha Khayati montre qu’il a été rédigé entre Strasbourg où il étudiait et Paris, en collaboration avec Guy Debord. Les situationnistes pratiquaient un « communisme littéraire » qui se traduisait par la rédaction collective de textes non signés. L’importance de la correspondance autour de ce projet montre que les situationnistes y tenaient particulièrement7. L’Adresse sera traduite en plusieurs langues (anglais, allemand, espagnol, arabe) afin d’être « lisible sur toute la planète », selon les mots de Debord, qui portait un intérêt particulier à la stratégie de communication du groupe.
Le choix de publier ce texte à Alger en juin 1965 n’est pas fortuit. La ville s’apprête à accueillir le Festival international de la jeunesse sous le signe de « la solidarité avec la jeunesse et le peuple algériens en lutte pour l’édification socialiste de la République démocratique et populaire algérienne ». Mais l’évènement est annulé et le tract tout de même distribué dans le bouillonnement politique qui suit le putsch de Boumediene contre Ben Bella.
Les « révolutionnaires d’Algérie » du titre sont donc les militants et acteurs politiques soutenant l’accomplissement d’une révolution socialiste. Il faut souligner que la critique situationniste du « masque révolutionnaire » de l’État algérien était d’abord portée contre le gouvernement de Ben Bella. Ses décisions n’allaient pas toujours dans le sens des orientations que les militants de gauche proposaient et le secteur autogéré était déjà en crise. Les situationnistes se positionnaient donc dans une critique des intellectuels qui croyaient en une réalisation de l’autogestion dans le cadre étatique.
Le titre initial du tract était « Tout est à refaire ». C’est Guy Debord qui propose « Adresse aux révolutionnaires algériens et de tous les pays » en sous-titre. L’évolution du manuscrit va vers l’internationalisation du propos. Différentes tentatives révolutionnaires sont mises en perspective : le « mouvement d’émancipation des Noirs » aux États-Unis, les étudiants japonais ; la répression à Saint-Domingue, l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo, la lutte contre Francisco Franco en Espagne… Dans tous ces exemples, les auteurs montrent le peu de solidarité des États dits socialistes. La révolution, assurent-ils, ne peut s’accomplir qu’à une échelle mondiale hors du cadre étatique. « Partout des révolutionnaires, mais nulle part la Révolution », écrivent les situationnistes avec leur art de la formule-choc. Le socialisme, assurent-ils, n’existe « ni en Russie ni en Chine ni ailleurs ». Plus largement, il s’agit d’une critique du Parti communiste, mais aussi des trotskistes qui voyaient dans l’URSS un « État ouvrier dégénéré », quand les situationnistes le classaient au rang des « capitalismes d’État », de même que la Chine et les États du tiers monde.
« Aux explosions sporadiques de la contestation révolutionnaire répond une organisation internationale de la répression ». La négation est radicale et le texte n’annonce rien moins que « la défaite du projet révolutionnaire » à l’échelle mondiale et aspire à une « nouvelle théorie révolutionnaire »8. S’avançant sur des terrains plus expérimentaux, il fait référence à la « libération de la vie quotidienne » ou encore au « contenu libérateur » de la psychanalyse. La question de la reprise en main de la « réalité » est exprimée dans les termes que développera Debord dans La Société du spectacle. Le spectacle est celui de la consommation dans les pays capitalistes, mais aussi celui du « spectaculaire concentré » incarné par le « chef unique » dans les pays sous-développés. Deux paragraphes sont d’ailleurs ajoutés pour expliquer ces notions dans la version publiée dans L’Internationale socialiste, avec en illustration d’une part le « conducteur du peuple » indonésien Soekarno en « séducteur de cinéma » et d’autre part une photo du magazine Lui montrant une panoplie d’objets censée représenter l’homme d’affaires.
Après le coup d’État du 19 juin 1965, les situationnistes n’en démordent pas : la chute de Ben Bella confirme, estiment-ils, leur critique du masque révolutionnaire dans les pays du tiers-monde. C’est ce que souligne le paragraphe qu’ils ajoutent dans l’urgence pour coller à l’actualité. Les caméras du monde sont braquées sur Alger durant les mois qui suivent le putsch. Ce qui en fait « la ville du monde où la diffusion de ce texte ferait le plus sensation », s’enthousiasme Debord dans une de ses nombreuses lettres à Khayati.
Le tract est envoyé à Nasri Boumechal, étudiant algérien à Strasbourg, qui se charge de la distribution à Alger. D’infinies précautions sont prises pour ne pas compromettre ce contact à un moment où la répression fait rage. Les tracts sont camouflés en polycopiés de cours. Une lettre du 8 juillet 1965 envoyée par Nasri Boumechal à Khayati offre un précieux aperçu sur l’ambiance à Alger. Les communistes, rapporte-t-il, soutiennent toujours Ben Bella, mais « comptent sur les contradictions internes du CNR et sur un éventuel incident d’une éventuelle gravité qui pourrait mettre le feu aux poudres. La discussion avec eux est déprimante : il n’y a rien à tirer ». La lettre poursuit sur le même ton de désillusion affirmant que ceux qui ne regrettent pas Ben Bella estiment que « cela ne pourra pas être pire ». Pourtant la répression est déjà palpable : « Les membres du CE et de l’UNEA sont soit en prison soit à l’hôpital (tortures) ou en clandestinité », écrit Nasri, avant de conclure : « La situation est quand même encore assez trouble en définitive : je crois que le pouvoir nouveau est bien installé. Les patrouilles militaires n’apparaissent qu’à la tombée de la nuit ».
De son côté, Debord suit de près la distribution et les échos médiatiques du tract… finalement minimes. À peine relève-t-il la mention d’un « texte non précisé » dans Le Monde. Malgré cette maigre revue de presse, Debord se demande si Mohamed Harbi n’a pas été arrêté parce que soupçonné d’être l’auteur de l’Adresse. Engagé dans la clandestinité avec l’ORP, Harbi avait bien d’autres raisons d’être arrêté. Les lettres venant d’Alger décrivent la chape de plomb qui s’abat sur les militants de gauche. En octobre 1966, Nasri Boumechal parle d’une crise de confiance et d’un désintérêt de la population pour la politique : « La réflexion la plus répandue : « ce sont tous les mêmes ; chacun se remplit les poches et fout le camp. À quand le tour de Boumediene ou de tel ou tel autre ministre » ». La lettre évoque également les échos de l’Adresse parmi les étudiants :
Peut-être certains étudiants s’intéressent-ils de près, mais il manque une base : les milieux les plus avancés vivent en pleine idéologie et manquent d’audace révolutionnaire en ce qu’ils ne peuvent concevoir un pays sans gouvernement fort : « Sinon cela va être l’anarchie ». Leur révolutionarisme est très conservateur (…) Je pense que si on veut que l’IS développe son audience, il faudrait être sur place : même les plus staliniens (donc les plus bornés) ne peuvent résister à une rétrospective sur la Révolution d’octobre et toute l’idéologie stalinienne pseudo-trotskiste (mots raturés) peut être balayée. Le risque est que cet éclaircissement théorique ne se transforme à son tour en pure idéologie.
La rencontre entre l’Internationale situationniste et la gauche algérienne se clôt sur une note amère. Une incompréhension sépare ce groupe indépendant de théoriciens révolutionnaires des militants de gauche algériens qui espèrent encore orienter la fondation de l’État vers le socialisme.
D’autres connexions existeront plus tard, comme le montre l’excellent ouvrage Internationale situationniste. Adresse aux révolutionnaires d’Algérie présenté par Nedjib Sidi Moussa. Toutefois la distribution du tract sera l’action situationniste la plus importante en Algérie même. Son évocation permet d’avoir un aperçu de l’ambiance politique d’Alger en juin 1965. Comme l’analyse Malika Rahal : « On ne passe pas, en général, de la colonisation à des régimes autoritaires de parti unique. En général, il y a une transition avec une période où il y a une certaine ouverture politique possible ».
Si on a souvent abordé l’Algérie des premières années de l’indépendance comme terre d’accueil des révolutionnaires du monde entier, il reste à mettre en relief le potentiel révolutionnaire des Algériens eux-mêmes en dépit des limites imposées par le système du parti unique. L’évolution de cet activisme, allant de la dissidence à la participation en passant par le « soutien critique », ressurgit aujourd’hui comme une nécessaire histoire populaire permettant de mettre en perspective les développements politiques actuels.

Est-il vrai que le hirak n’a pas proposé de solutions réalistes de sortie de la crise ? C’est sur ce thème que se mène une campagne qui vise à dénigrer le hirak et ses objectifs d’Etat de droit. En fait, il y a eu plusieurs propositions de la part de partis de l’opposition (PAD I et PAD II) et d’associations de la société civile pour une transition pacifique vers un régime civil.
Nida 22, entre autres, a proposé une plate-forme détaillée pour une sortie pacifique de la crise. Le problème c’est qu’en face, il y a eu un refus radical de changer les fondamentaux du régime qui n’a pas voulu négocier une transition pacifique. On sort l’argument que la revendication « yatnathaw ga3 » est nihiliste, populiste et irréaliste. En démocratie, les dirigeants d’un parti qui perd les élections, ils partent tous, et ils attendent les prochaines élections pour revenir.
Yetnahaw ga3 veut dire tout simplement que tous ceux qui ont eu une fonction politique quittent la direction de l’Etat : les députés, les ministres et aussi le président. Quant aux généraux qui ont assumé la fonction souveraine de désigner les présidents, ils doivent partir à la retraite. La résistance à ce slogan est révélatrice de la culture politique des dirigeants qui s’identifient à l’Etat. Pour Chengriha, yetnahaw ga3 veut dire l’Etat yetnaha parce qu’il considère que l’Etat c’est lui. Il ne réalise pas que, en tant que général, il n’est qu’un haut fonctionnaire de l’Etat. Le régime n’est pas l’Etat.
Pour mieux expliquer, Joe Biden n’est pas l’Etat américain, Macron n’est pas l’Etat français. Quand ces présidents perdent les élections, ils partent avec leur administration remplacée par une autre administration, c’est-à-dire etnahaw ga3. Or en Algérie, Chengriha, se cachant derrière Tebboune, dit que l’Etat, c’est moi, et donc je ne peux pas partir. Mais personne ne demande au général Chengriha de partir en tant que Chef d’Etat-Major. C’est l’affaire des officiers membres de cette institution de le maintenir ou de le remplacer. Les Algériens lui demandent de ne plus désigner les présidents et de retirer le service de sécurité qui dépend de son autotité du champ politique qui est l’espace des partis.
Est-ce qu’on peut espérer un jour un général algérien comprenne ces fondamentaux de la culture politique moderne ? Malheureusement, quand un général fait preuve de maturité politique, il est jeté en prison, comme c’est le cas du général Ali Ghdiri. Il paie de sa personne pour avoir exprimé une éthique militaire en cohérence avec l’Etat de droit. Quant au slogan moukhabarat irhabia, il signifie que le DRS, indispensable à l’Etat en tant que service d’espionnage et de contre-espionnage, ne doit pas s’occuper de la société civile, des partis, de la presse, et aussi des différents appareils de l’Etat qui obéissent à leurs ministères de tutelle.
Moukhabarat irhabia veut dire que le DRS, jusqu’à aujourd’hui, exerce une violence au nom de l’Etat en dehors de la loi. Il s’immisce dans le champ politique et fait pression sur les juges pour condamner des citoyens et des journalistes pour leurs opinions ou leurs écrits. Si le régime veut combattre ce slogan, il n’a qu’à rattacher le DRS au ministère de la justice. Les officiers du DRS travailleront sous l’autorité des juges. Après tout, aux Etats-Unis, le FBI dépend du ministère de la justice. Les activités du DRS dans le champ politique sont illégales au vu de la constitution. Le hirak est en train de rappeler aux fonctionnaires de l’Etat de respecter la légalité. Le terrorisme est toute violence pratiquée en dehors de la loi. C’est valable aussi pour la gendarmerie, la police et tous les services de sécurité.
Les demandes encore vivantes du hirak :
c’est 1. yetnahaw ga3, c’est-à-dire tout le personnel du régime doit partir (ministres, députés, président ainsi que les généraux politiques qui exercent indûment la souveraineté nationale) ;
2. madania machi ‘askaria veut dire que le mécanisme de désignation des députés et du président doit être la fonction exclusive des partis à travers les élections ;
3. moukhabarates irhabia veut dire les services de renseignement doivent se limiter à leurs prérogatives définies par la loi.
Comment l’Algérie va réaliser ces objectifs nécessaires pour restaurer l’Etat ? Le hirak a évité la violence qui déboucherait sur le chaos. Il appartient au régime d’accepter de négocier la transition vers un Etat civil avec les partis de l’opposition réelle et les représentants du hirak aujourd’hui en prison.
En conclusion, le hirak a montré une maturité politique dans ses revendications pour transformer en Etat le pouvoir central construit après l’indépendance. Les dirigeants ne doivent pas voir le hirak comme un adversaire, mais plutôt une dynamique de construction de l’Etat qu’ils devraient accompagner.
هلْ قدّم الحراك حلولاً للخروج من الأزمة؟هلْ صحيح أن الحراك لم يقدم حلولاً واقعية للخروج من الأزمة؟ بالتركيز على هذا الموضوع ومن خلال مثل هذا الانتقاد، تجري حملة شرسة، الهدف منها تشويه الحراك والنيل منه، لترويج الأباطيل حول أهدافه المتمثلة في إقادة دولة العدل والقانون. في حين يثبت الواقع أن عدة مقترحات طُرِحتْ من قبل أحزاب المعارضة (PAD I وPAD II) ومنظمات المجتمع المدني من أجل الانتقال السلمي نحو الحكم المدني.
وما نداء 22، إلا أحد هذه المقترحات والعروض باتجاه السلطة الحاكمة، تم طرحها في شكل أرضية مفصلة للخروج السلمي من الأزمة، فالمشكلة إذن لم تكن في غياب المقترحات والمبادرات، بل تكمن في الجانب المقابل، المُمَثل في السلطة القائمة، التي فضت رفضا جذريا تغيير أسس النظام ولا تريد التفاوض على انتقال سلمي، وحجتها في ذلك، أن مطلب « يتنحاو قاع » مطلبٌ عدمي وشعبوي وغير واقعي. من البديهيات، في أي نظام ديمقراطي، أن جميع قادة الحزب الذي يخسر الانتخابات ينسحبون بشكل سلس وطبيعي، يغادرون مواقعهم في الحكم، ويجربون حظهم في جديد في الموعد الانتخابي القادم. شعار « يتنحاو قاع » يعني بكل بساطة أن كل من تبوء منصبا سياسيا في الدولة يترك موقعه في هذه القيادة: النواب والوزراء وكذلك الرئيس، أما الجنرالات الذين خوّلوا أنفسهم الوظيفة السيادية في تعيين الرؤساء، فيجب عليهم أن يدركوا أن هذا ليس من اختصاصهم وعليهم أن يتقاعدوا. إن مجرد رفض هذا الشعار « يتنحاو قاع » ومحاربته، دليلٌ على الثقافة السياسية السائدة لدى القادة الذين يختصرون الدولة في أشخاصهم، فبالنسبة إلى شنقريحة مثلا، « يتنحاو قاع » يعني تنحي الدولة، لأنه يعتبر نفسه هو الدولة ويختصرها في شخصه. وهو في هذه الحالة لا يدرك أنه، بصفته جنرالاً في الجيش، لا يعدو كونه موظف حكومي سامي.
السلطة الحاكمة ليست هي الدولة. ففي الولايات المتحدة، على سبيل المثال، جو بايدن ليس هو الدولة الأمريكية، ولا ماكرون الدولة الفرنسية، وعندما يخسر هؤلاء الرؤساء الانتخابات، يغادرون مناصبهم الرسمية مع طواقمهم، ليحل محلهم طواقم أخرى، أي بمعنى يتنحاو قاع.عندنا في الجزائر، يقول شنقريحة، متخفيا وراء ظل تبون، إن الدولة هي « أنا »، وبالتالي لا يمكنني أن أغادر منصبي، مع العلم، أنه لم يطالب أحدُ من الجنرال تشنقرحة، ان يغادر منصبه كقائد للأركان، فهذا امر يعود الفصل فيه لزملائه الضباط، الأعضاء في هذه المؤسسة، فمن اختصاصهم ومهامهم أن يقررون إما إبقائه أو استبداله بغيره. بالمقابل فإن ما يطالبه به الجزائريون، هو أن يتوّقف عن التدخل في شؤون ليست من اختصاصه، في تعيين الرؤساء، وأن يسحب جهاز الأمن الذي يخضع لسلطته، من الميدان السياسي الذي تعود صلاحيته للأحزاب السياسية. هل يمكن أن نأمل يوما ما، وجود جنرال جزائري، يفهم هذه الأسس التي تقوم عليها الثقافة السياسية الحديثة؟ لسوء الحظ، عندما برهن في احدى المرات النادرة، جنرالٌ نضجاً سياسياً، فكان مصيره أن ألقي به في السجن، كما هو حال اللواء علي غديري، الذي يدفع الآن ثمن جرأته على التعبير عن أخلاقيات عسكرية تتفق مع سيادة القانون.
أما بالنسبة لشعار « مخابرات إرهابية »، فيعني أن مديرية الاستعلام والأمن DRS، التي لا يجادل أحد في مركزيتها بالنسبة للدولة، في الدور المنوط بها في مجال التجسس ومحاربة التجسس، يجب بالمقابل ألا يشتغل هذا الجهاز بأمور المجتمع المدني والأحزاب والصحافة وكذلك ألا يتدخل في شؤون أجهزة الدولة المختلفة التي تخضع للوزارات التي تشرف عليها. شعار « مخابرات إرهابية » يشير بالبنان إلى أن مديرية الاستعلام والأمن DRS لا زالت تمارس إلى يومنا هذا، العنف خارج القانون وباسم الدولة. وتتدخل في المجال السياسي وتمارس الضغط على القضاة لإدانة المواطنين والصحفيين بسبب آرائهم أو كتاباتهم. إذا كان النظام يريد حقا محاربة هذا الشعار، فما عليه إلا أن يُلحق مديرية الاستعلام والأمن بوزارة العدل، وبالتالي، يكون عمل ضباط مديرية الاستعلام والأمن خاضعا لسلطة القضاة، تماما مثلما أن في الولايات المتحدة، يخضع مكتب التحقيقات الفيدرالي FBI لسلطة وزارة العدل. إن أنشطة مديرية الاستعلام والأمن في المجال السياسي غير قانونية بموجب الدستور. وجاء الحراك أساسا ليُذكر مسؤولي الدولة بضرورة احت القانون والشرعية. يمكننا تعريف الإرهاب بوصفه أعمال عنف تمارس خارج نطاق القانون، وهذا وينطبق أيضًا على ممارسات جهاز الدرك الوطني والشرطة وجميع الأجهزة الأمنية.ما هي مطالب الحراك التي لا تزال قائمة وتنتظر التحقيق:
أولا « يتنحاو قاع »، أي ضرورة مغادرة جميع عناصر النظام القائم، من وزراء ونواب والرئيس وكذلك الجنرالات السياسيون الذين يمارسون السيادة الوطنية بطريقة غير شرعية؛
ثانيا، « مدنية ماشي عسكرية » تعني أن آلية تعيين النواب والرئيس يجب أن تكون حصريا من صلاحيات الأحزاب السياسية وعن طريق الانتخابات الحرة؛
ثالثا، « مخابرات إرهابية »، تعني أن أجهزة المخابرات يجب أن تقتصر مهمتها على صلاحياتها المحددة بالقانون.
كيف ستحقِق الجزائر هذه الأهداف الضرورية لاستعادة الدولة وإخراجها من محنتها؟ لقد حمى الحراك البلاد من العنف وجنبه مخاطر جمة، منها منزلق خطير، قد يدفع البلد نحو فوضى عارمة. يتعين على النظام الحاكم، أن يوافق على التفاوض بشأن الانتقال من الوضع الراهن إلى دولة مدنية، رفقة أحزاب المعارضة الحقيقية وممثلي الحراك الذين يقبعون حاليا في السجن.
في الختام، لقد برهن الحراك على نضج سياسي فريد من نوعه، من خلال مطالبه من أجل تحويل السلطة المركزية التي تم تكريسها منذ الاستقلال، والارتقاء بها إلى
دولة القانون، لذا ينبغي على القادة في الحكم ألا ينظروا إلى الحراك كخصم، بل عليهم أن يرووا فيه آلية تسمح ببناء دولة، يتعين مرافقتها ودعمها.
(Traduction de Rachid Ziani-Cherif)
Parler de l’usage du napalm par la France durant la guerre d’indépendance, c’est revenir sur un déni d’État. À l’instar d’autres armes chimiques, ce produit a été utilisé en dépit des conventions de Genève dont Paris était signataire. S’il est difficile de dresser un bilan complet aujourd’hui, les témoignages sont là pour rappeler l’étendue de cette violence.
HISTOIRE > CONFLITS > FRANCE-ALGÉRIE, DEUX SIÈCLES D’HISTOIRE > RAPHAËLLE BRANCHE > 25 MAI 2022
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Les autorités françaises le répèteront sans trembler : « Napalm rigoureusement proscrit et jamais employé opération militaire en Algérie »1. Ce mensonge clairement affirmé par le ministre résidant Robert Lacoste2 en 1957 est répété sous la Ve République. Au quai d’Orsay, on assure ainsi que l’armée française « n’a jamais fait usage du napalm » et que « des instructions permanentes du haut commandement militaire français en Algérie interdisent l’emploi de ce produit »3.
Si la France ne peut reconnaître l’usage de cette essence gélifiée utilisée dans des bombes incendiaires, c’est que cette arme est proscrite par les conventions internationales dont le pays est signataire. Son usage viendrait en outre contredire la fiction de simples opérations de maintien de l’ordre menées dans l’Algérie française depuis novembre 1954.
Ce que Paris, Genève ou New York ignorent est pourtant devenu une évidence dans les montagnes algériennes où l’armée française lutte contre les maquisards de l’Armée de libération nationale (ALN). Les forêts qui dérobent ces combattants aux avions français sont particulièrement ciblées : largué par les airs, le napalm enflamme immédiatement la surface sur laquelle il se répand, ce qui le rend particulièrement redoutable dans les régions boisées.
Des témoignages français confirment d’ailleurs ce que les indépendantistes dénoncent à mesure que l’Algérie s’enfonce dans la guerre. En 1959, Hubert Beuve-Méry, le directeur du journal Le Monde, acquiert ainsi la certitude de son usage après s’être entretenu avec le successeur de Robert Lacoste, Paul Delouvrier. Peu de temps auparavant, un caporal avait adressé une lettre au journal pour dévoiler la réalité cachée derrière une dépêche officielle parlant de « rebelles mis hors de combat avec l’aide de l’aviation » : « Ayant participé à l’encerclement et à la réduction de la ferme où [les « rebelles »] étaient retranchés, je puis vous indiquer qu’ils ont en réalité été brûlés vifs, avec une dizaine de civils dont deux femmes et une fillette d’une dizaine d’années, par trois bombes au napalm lancées par des appareils de l’aéronavale », non loin de Sétif, le 14 août 1959.
Les pilotes savent parfaitement ce qu’ils larguent, et les militaires qui demandent leur appui au sol aussi. L’usage du napalm étant interdit, on opte pour un langage codé : « bidons spéciaux ». Dans le secteur de Bou Saada, au sud-est d’Alger, est ainsi consignée, fin septembre 1959, une « action de l’aviation en bombes de 250 livres et en bidons spéciaux sur un camp rebelle »4. Les comptes-rendus d’opérations mentionnent aussi les effets de ces « bombing par bidons spéciaux » comme dans ce bilan d’une opération des 23 et 24 février 1959 qui indique : « Pertes rebelles : 6 cadavres dénombrés dont un sergent et un caporal. Débris humains découverts dans une zone traitée aux bidons spéciaux et correspondant à 5 rebelles repérés par un observateur ». Parfois, le camouflage cède, comme quand le 14e régiment de chasseurs parachutistes relate un affrontement entre plusieurs régiments d’élite et leurs ennemis début avril 1961. La « réduction du nid de résistance » ayant échoué face au « feu violent et précis des rebelles », l’intervention de l’aviation de chasse est demandée. Le journal de marche du régiment note que sont utilisées « des roquettes et des bombes au napalm contre les retranchements rebelles ».
Mohamed Kaced était l’un de ces « rebelles » visés par des bombardements. La grotte où, blessé, il se cache est repérée par l’aviation : « Ils nous ont jeté du napalm ». Un de ses compagnons est atteint :
Le soldat qui avait été brûlé, qu’allions-nous lui faire ? Si on le touchait, on allait être brûlés aussi. Qu’est-ce qu’il fallait faire alors ? Il fallait prendre de la terre et la lui jeter dessus ou prendre un chiffon et le couvrir. Il fallait faire comme ça et surtout éviter de se faire brûler aussi. Parce que les flammes peuvent très vite te toucher5.
Khadija Belguenbour a assisté, impuissante, au bombardement d’une infirmerie :
Il y avait une montagne juste en face : ils ont utilisé le napalm. Il y avait un hôpital, enfin une infirmerie, où ils cachaient les blessés. Je les voyais, ils essayaient de s’évader… Une odeur horrible. Ils se roulaient par terre et leurs chairs restaient sur les pierres. Ils criaient. Ce cri, encore de temps en temps, il me revient aux oreilles6.
Plus tard, elle a elle-même reçu une goutte de napalm et en a gardé un trou dans la tête.
Quand l’aviation approche, la terreur s’empare de ceux qui sont au sol. Si les mitraillages au sol sont redoutés, le napalm donne à la guerre ses couleurs infernales. Meriem Mokhtari l’évoque encore avec précision en 2020 :
L’avion qui a lancé le napalm… Tu vois, la lave des volcans… Le feu arrive, en brasier… Dans la forêt, on voyait aussi les poules fuir avec leurs poussins… les chiens… les bêtes… Les chevaux galopaient, et haletants… Les civils, des femmes qui portaient leurs courses… les vieillards… Il y avait une femme qui a été happée par le napalm… elle a été grillée comme un aliment qu’on grille… elle a été carbonisée par le napalm… Après, dans la forêt, le napalm a provoqué un incendie… Alors les gens le combattaient avec de l’eau et de la terre… Il y en a qui ont pris des couvertures, pour protéger leur tente du feu. (…) Le napalm avait été jeté du haut d’une pente, alors le feu se propageait très vite… On n’avait nulle part où se cacher à l’abri du feu. Alors tu cours, jusqu’à ce que tu trouves un cours d’eau… et tu y restes7.
Le caporal Jean Forestier évoque aussi de « gigantesques gerbes rouges surmontées d’énormes champignons noirs » provoquées par le napalm. Un matin d’avril 1959, sa section est envoyée au rapport : « Vingt et un corps sont dénombrés, une dizaine d’autres sont retrouvés brûlés par le napalm »8.
Pour le CICR soucieux du respect des Conventions de Genève, c’est bien « l’usage de cette arme sur des objectifs non militaires » qui constitue une illégalité flagrante du droit international humanitaire par la France9. Mais le CICR ne peut pas mener d’enquête approfondie sur ce sujet alors que Paris nie toujours être en guerre en Algérie. Le délégué suisse, chargé de plusieurs missions en Algérie sur le sort des prisonniers, affirme pourtant avoir « acquis la conviction […] que l’aviation utilisait, assez couramment, le napalm pour ses bombardements »10. S’agissait-il d’un usage indiscriminé ?
Après huit années de conflit en Indochine qui avaient déjà vu l’utilisation de cette arme, les autorités françaises n’ignoraient pas ses caractéristiques. Cependant, alors que le déni officiel de l’état de guerre ne permet pas d’argumenter sur la possibilité de limiter l’usage du napalm au combat contre un ennemi armé clairement reconnu, c’est la nature du relief algérien qui fournit régulièrement un argument à ceux qui en préconisent l’utilisation. Là où la nature de l’ennemi se dérobe, la géographie fournit la justification ultime à l’emploi de « ce produit pour lutter contre les bandes de hors-la-loi retranchés dans des régions rocailleuses et désertiques où l’intervention des armes classiques entraîne des pertes importantes ou des délais incompatibles avec la fluidité des rebelles ». C’est ce que défend le commandant en chef en Algérie au printemps 1956 auprès de son ministre, avançant par précaution une réserve qu’il sait indispensable : « En aucun cas l’utilisation de ce produit ne sera tolérée sur les mechtas, villages ou lieux d’habitation et [que] je m’en réserverais la décision d’emploi lorsque les autres armes utilisables se seront révélées inefficaces »11.
L’usage restreint et maîtrisé que propose le commandant en chef a-t-il convaincu les responsables politiques ? La persistance des mensonges officiels jusqu’à la fin de la guerre, tout comme le camouflage lexical témoigne a minima, d’une délimitation floue dans son usage. La lutte contre les maquisards réfugiés dans les grottes a bien donné lieu à des recherches et à des expérimentations. Au printemps 1955 déjà, les premiers résultats concluaient à un usage efficace de certains produits chimiques, à condition de s’en tenir aux grottes et non aux terrains découverts qui exposaient trop les soldats français. Des archives régimentaires témoignent de ces tests comme, parmi d’autres, celles du 94e régiment d’Infanterie : à l’été 1956, des expérimentations techniques ont lieu, visant à « rendre l’utilisation de grottes impossible pour les rebelles par procédés chimiques ». Le napalm a certainement fait l’objet de pareils essais. Aumônier de la 25e division parachutiste engagée dans le Constantinois, le père Henri Péninou a témoigné avoir vu « quelques essais d’utilisation du napalm »12, encore approximatifs au début de la guerre :
Oui, moi en tout cas j’ai le souvenir… passant comme ça et larguant, larguant des bombes de napalm. Il nous était demandé, à nous, de faire très attention, quand on était en opération. Mais j’avais l’impression que c’était expérimental. Après, ça ne m’étonnerait pas que les choses se soient poursuivies et aient pris une extension… […] Le relief du terrain était un relief très, très dangereux, très favorable pour les caches des fellaghas, aussi bien pour eux-mêmes en tant que personnes que pour le matériel ou le ravitaillement. Alors… dangereux aussi pour les unités d’intervention, quand on ratissait.
À l’automne 1957, le commandant d’un régiment de chasseurs alpins expose encore à ses supérieurs l’intérêt de cette arme. À l’occasion d’un compte-rendu d’opération dans le massif du Kouriet, en Kabylie, il décrit le bouclage d’un village puis son mitraillage par l’aviation, qui n’a pas empêché un accrochage violent :
Les pertes que nous avons subies ont été l’œuvre de quelques rebelles seulement, remarquables tireurs et embusqués dans un terrain extrêmement mauvais et dangereux. Ces rebelles tenaient une position remarquable et ne pouvaient être délogés qu’à bout de munitions. La preuve a été malheureusement à nouveau faite que dans un terrain pareil, pour abattre un rebelle, on risque de perdre dix hommes.
Et il insiste :
Lorsque le terrain est particulièrement mauvais et qu’on l’on risque des pertes hors de proportion avec les résultats que l’on pourrait obtenir, il est certainement plus avantageux de faire matraquer la bande rebelle par l’aviation, des B26 par exemple, et l’emploi du napalm dans ce terrain rocheux où le rebelle peut s’embusquer remarquablement semble seul efficace13.
Dans les années suivantes, la justification par le relief allait pouvoir se combiner avec le développement de la pratique des zones interdites. Dans ces espaces officiellement interdits à tout civil, l’armée française pouvait affirmer n’avoir que des ennemis. De fait, le caractère discriminé de l’emploi du napalm était possible, du moins en théorie. C’est pourquoi, avec l’approfondissement systématique de la guerre, et en particulier le « plan Challe »14 à partir de 1959, le napalm a pu être utilisé à un stade qui n’avait plus rien d’expérimental. En dépit des incertitudes évidentes sur la précision des bombardements et l’identité des personnes visées, puisque les zones interdites étaient en fait loin d’être vides de civils, le napalm a été considéré comme une arme efficace jusqu’à la fin du conflit. Les autorités politiques ont laissé faire. Conscientes des conséquences politiques et diplomatiques d’un tel aveu, elles ont toutefois continué à préférer le déni global.
Après 1962, les forêts calcinées et pétrifiées des massifs montagneux algériens ont porté, pendant des années, le témoignage de cette violence. Quant aux corps réduits à des blocs charbonneux par ces produits incendiaires, leurs images hantent toujours celles et ceux qui les ont vus.
Illustration : Daniel Bechennec
RAPHAËLLE BRANCHE
Professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Paris Nanterre.
Plus de 1 200 médecins devraient s’expatrier en France en 2022. Dans un pays qui souffre d’une grave pénurie de praticiens et où la gestion chaotique de la pandémie de Covid-19 a mis a jour les failles du système de santé, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe.
SOCIÉTÉS > POLITIQUES > MOUSSA ACHERCHOUR > 1ER JUIN 2022
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C’est une véritable bombe qu’a lancée en février 2022 le docteur Lyes Merabet, dirigeant d’un syndicat de praticiens de santé publique, sans probablement en mesurer sur le moment toutes les conséquences. Mille deux cents médecins algériens, issus de diverses spécialités (sur un total de 1 993 postes ouverts cette année) auraient été reçus avec succès, début février, à l’examen de vérification de connaissances (EVC) en France.
Au-delà des doutes qui ont commencé à planer sur l’exactitude de ce chiffre, la nouvelle est tombée comme un couperet sur une opinion publique déjà fortement désabusée par un système de santé qui a montré ses limites pendant deux ans, avec la gestion de la pandémie du Covid-19 marquée par une succession de scandales. À commencer par la pénurie d’oxygène médical l’été 2020. Les commentaires outrés — et souvent sarcastiques — sur les réseaux sociaux mettent aussi en lumière l’étendue de la colère des Algériens, d’abord vis-à-vis de dirigeants qui sont à leurs yeux moralement responsables du dépérissement du système de santé.
Le choc a été encore plus fort chez des personnels soignants à bout de nerfs et qui se sentent dévalorisés. Leurs réactions montrent le niveau de désillusion et de mécontentement dans le milieu hospitalier algérien, prélude à un nouveau bras de fer avec des autorités elles-mêmes dépassées par la crise. Dans un appel lancé au président Abdelmadjid Tebboune, une coordination des personnels de santé a qualifié ce départ de 1 200 médecins vers la France de « saignée dangereuse ». En craignant « une catastrophe imminente », le texte confirmait l’ampleur du malaise qui ronge le corps médical algérien.
Acculé et contraint de reconnaître les faits, le gouvernement a sur le coup tenté de relativiser. Seules justifications données par le ministre de la santé Abderrahmane Benbouzid qui, après avoir subi tant de revers, doit désormais avoir le cuir blindé : « Il y a trop de médecins arrivés à l’âge de la retraite qui ne veulent pas céder leurs places aux jeunes ». Et d’ajouter à propos du départ massif de médecins vers la France : « Cela ne se passe pas qu’en Algérie »…
Incapable de trouver une explication rationnelle à ce phénomène qui n’est pas loin de rappeler en Algérie celui de la harga (émigration clandestine), le professeur Mehiaoui, qui siège à la très officielle Commission de surveillance du coronavirus, dit croire à « la bonne foi » des médecins qui choisissent l’exil pour avoir encadré 80 % d’entre eux. Leur décision relève, selon lui, d’« un choix personnel » que nul ne peut discuter. Dans un pays où d’anciens ministres n’ont aucune gêne à aller se faire soigner en France, la question n’est plus taboue depuis longtemps.
Reste à mesurer les pertes pour le pays, avec le départ d’un nombre aussi important de médecins formés aux frais de l’État. D’après les chiffres fournis par la Banque mondiale, L’Algérie ne compte que 1,7 médecin pour 1 000 habitants en 2018, contre 6,5 pour la France, 4,9 pour l’Union européenne et 3,8 pour l’ensemble des pays de l’OCDE1 venaient d’Algérie (47,64 % contre 41,73 % en 2017, dont plus de 50,8 % de femmes). Les Tunisiens pour leur part représentaient 19,2 % des inscrits en 2018 (21,11 % en 2017).
L’économiste de la santé Ahcène Zehnati estime, dans une étude parue en 2021, que les médecins algériens « semblent afficher une forte disposition à l’expatriation ». Pourquoi le choix de la France ? Le chercheur l’explique par des raisons historiques et culturelles (un système de formation calqué sur le système français, l’existence de conventions interuniversitaires, etc.). Le phénomène migratoire est, selon le chercheur, multidimensionnel. « Seule une approche pluridisciplinaire basée sur des données individuelles permettrait une connaissance exhaustive des mobiles de l’émigration des médecins », soutient-il.
Interrogé par Orient XXI sur le scandale du départ annoncé de 1 200 médecins, Ahcène Zehnati relativise cependant le problème. « Ayant déjà utilisé les données de l’organisme français2 lors de mes différentes publications sur la thématique de l’émigration des médecins algériens, je trouve que le chiffre des 1 200 médecins est difficilement vérifiable », affirme-t-il. Et il enchaîne :
Personnellement, j’ai contacté le CNG et le Syndicat national des praticiens à diplôme hors Union européenne (SNAPADHUE) pour confirmer le chiffre, aucune suite n’a été donnée à mes sollicitations. Quand on examine la liste des lauréats de l’EVC, la nationalité des candidats n’a jamais été précisée. Elle ne mentionne que le nom, le prénom et la date de naissance. La liste diffusée compte des médecins algériens, marocains, tunisiens, libanais, syriens, français et autres nationalités. Il est donc difficile de dénombrer les effectifs des médecins algériens à travers le seul nom de famille.
Le chercheur explique aussi que la nationalité est précisée dans le bilan annuel de l’organisme. Or, le dernier bilan date, selon lui, de 2018. Du coup, il ne s’explique pas l’origine du chiffre des 1 200 médecins. Il précise que les lauréats ne sont pas nécessairement des médecins qui sont partis d’Algérie pour passer l’examen. Nombreux sont ceux qui sont déjà en France ou ailleurs.
La polémique ravive surtout le découragement des professionnels de la santé. Des médecins ne se sentent plus gênés d’avouer leur désir de quitter le pays. Comme Soraya H., médecin depuis sept ans au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Tizi Ouzou. Elle a postulé à cet examen, mais n’a pas pu le passer, faute de visa. Elle dit avoir eu l’occasion à trois reprises de faire un stage en France. Qu’est-ce qui pousse le médecin algérien à partir ? Réponse cinglante : « Je crois que vous n’avez pas besoin de poser cette question ! » Elle dit ne plus supporter d’évoluer dans un milieu où règne la médiocrité. Lutter pour changer ou réformer le système de santé algérien lui semble inutile, voire sans espoir. « Les résidents ont déjà essayé et ont été tabassés comme des chiens errants », rappelle-elle, faisant référence à la manifestation des médecins résidents à Alger, violemment réprimée en janvier 2018 par les forces de l’ordre.
Peu considérés dans leur pays, les médecins algériens se plaignent aussi des faibles salaires qu’ils perçoivent, surtout dans le secteur public. Les salaires varient entre 80 000 dinars (505 euros), pour les généralistes, et 114 000 dinars (720 euros), pour les spécialistes. Ceux qui travaillent dans les cliniques privées sont mieux rémunérés : les médecins recrutés comme urgentistes gagnent 5 000 dinars (32 euros) la journée, les chirurgiens sont quant à eux payés au pourcentage. Ce qui explique en partie la forte propension de praticiens exerçant dans le secteur public à vouloir s’installer à l’étranger, bien qu’ils sachent pertinemment qu’ils y seront sous-payés par rapport aux praticiens autochtones, quand bien même ils obtiendraient l’équivalence de leurs diplômes. Ce qui prouve que le facteur salaire n’est pas toujours déterminant dans le choix des médecins.
Viennent ensuite les conditions de travail et les perspectives d’évolution de carrière, qui achèvent de démotiver les professionnels de la santé dans ce pays. Les médecins du secteur public rencontrent d’innombrables embûches bureaucratiques et corporatistes pour trouver une place dans le privé ou travailler à leur compte.
En outre, le manque d’équipements adéquats, l’absence d’espaces aménagés à l’intérieur des structures hospitalières, la surcharge qui pèse sur les médecins résidents souvent appelés à pallier l’absence de spécialistes préférant s’engager avec des cliniques privées, finissent par amoindrir le rendement des médecins et partant, de l’ensemble de la corporation.
Autre facteur dont se plaignent les personnels médicaux en Algérie : la violence quotidienne à laquelle ils sont exposés dans les hôpitaux, et qui a pris des proportions alarmantes ces dernières années. Elle est souvent l’œuvre de citoyens outrés par la mauvaise prise en charge des patients.
D’après un rapport de l’Insee, le taux d’émigration global des médecins algériens était, cette année-là, de 23,35 %. Ce chiffre englobe tous les médecins nés en Algérie, quel que soit leur lieu de formation (France ou Algérie), et exerçant en France, mais ne comptabilise pas ceux faisant fonction d’interne (FFI), ni les praticiens attachés associés (PAA), qui n’ont pas le plein exercice de la médecine en France et ne peuvent donc s’inscrire à l’Ordre des médecins.
L’étude montre que certaines spécialités sont plus concernées que d’autres : la radiologie, la néphrologie et surtout la psychiatrie, d’où la grave pénurie dont souffre toujours l’Algérie. Les spécialistes de ces disciplines ont l’avantage d’être dispensés, en France, de toute demande d’équivalence de leur diplôme pour exercer. Les généralistes représentent pour leur part 37 % des médecins exilés. En 2017, le Conseil de l’ordre des médecins français avait évalué le nombre de médecins diplômés en Algérie installés en France à 4 404 personnes.

C’est une expression de la culture traditionnelle invoquée lors de conflits qui déchirent des familles et éloignent les frères les uns des autres. Elle relève de la sagesse et appelle à surmonter les inimitiés entre membres d’une même fratrie. Le chef de famille, en général le père ou le grand-père, demande à chacun de mettre l’intérêt du groupe au-dessus des intérêts personnels qui sont garantis, à l’intérieur de l’espace domestique, par l’affection des uns pour les autres et non par le droit.
Aristote écrit qu’à l’intérieur de la famille, le droit n’opère pas, ou bien qu’il n’opère que lorsque la fracture est consommée et que l’union du groupe est brisée. Lem echeml est la stratégie sociale qui évite d’aller vers les tribunaux qui statuent sur les divisions non pas en vue de la réconciliation mais plutôt en vue de donner à chacun son droit.
Cette expression du patrimoine social a été utilisée par Abdelmadjid Tebboune et est révélatrice de l’intention de son auteur qui considère l’Algérie comme une famille élargie et non comme une société composée d’individus qui ont des intérêts divergents. C’est le refus obsessionnel du politique sous le prétexte que le politique divise. Mais la division et la conflictualité sont inhérentes à tout groupe, et c’est le refus (politique) de reconnaître les antagonismes politiques qui mène à la violence.
La société traditionnelle avait ses mécanismes de réconciliation dans l’esprit de lem echeml: les saints, les sages, les hommes de religion… Ces mécanismes ne sont plus opérants et la société moderne, sous d’autres cieux, les a remplacés par des institutions qui encadrent la conflictualité sociale et politique. La stratégie de lem echeml dans la modernité repose sur le consensus sur la façon dont est dirigé l’Etat et sur le moyen de désignation ceux qui le dirigent. Ce consensus existe en démocratie, à travers la liberté d’expression, l’autonomie de la justice et l’alternance électorale.
On ne dirige pas une nation comme on dirige une famille. Le père et le grand-père sont obéis par affection et par respect. Quant au président, il est obéi en raison de sa légitimité électorale. Abdelmadjid Tebboune dira qu’il a été élu et qu’il a la légitimité électorale, sauf que ce n’est pas l’opinion d’une majorité de citoyens. Il ne s’agit pas seulement d’être élu, il s’agit surtout d’être représentatif d’une majorité, même éphémère, de l’opinion.
La stratégie de lem echeml ne pourra porter ses fruits que si elle poursuit l’objectif de reconstruire le champ politique avec comme perspective le transfert à l’électorat de la souveraineté nationale, exercée depuis l’indépendance, par la hiérarchie militaire.


سنكتشف بعد فوات الآوان ، النتائج المدمرة لسيادة منطق القوة على منطق العقل .فالفساد ومظاهر العنف التي مست جميع مناحي الحياة ليس سوى الجزء الظاهر من نتائج هذا المنطق االمقلوب . لقد تسربت إلى جسم المجتمع الجزائري عدة أمراض ليس أولها العنف السائد بجميع أشكاله وليس آخرها هذا الانفجار الرهيب للفساد الحكومي ، أمراض لا تعالج في الاعلام الحكومي ومعه صحافة حك تربح المسماة المستقلة ؟
علاوة على التعاطي معها بالمسكنات والوعود غير المدروسة والحلول الهجينة على المستوى الحكومي . أما على المستوى الشعبي ،فنجد الاستكانة وانتظار الفرج والتعبير عن رفض هذا المنطق بأصوات خافتة في اغلب الأحيان . فالواقع المعيشي للمواطن الجزائري ( الأغلبية ) لا يتأثر بالبحبوحة المالية التي لا فضل لأحد فيها غير آبار الجنوب وبورصات لندن ونيويورك، فهي ليست نتاجا لعبقرية أحد في الجزائر كائنا من كان.
لقد رأينا على مدى عقود من الحكم المزاجي لسلطة تمارس شراء الذمم والهروب الى الأمام ، ظواهر غريبة وعجيبة لم يخبرها الجزائريون والجزائريات منذ العهد التركي إلى الآن.فقد عاد حكامنا إلى منطق العشيرة والقبيلة باعتمادهم على مال الشعب في شراء الذمم والأنصار وخلق طبقة سياسية من السماسرة والبطالين وأخرى من الممثلين للمصالح الأجنبية في البلد وصحافة تجمل القبح برسم مئات المليارات التي تقبضها في شكل اشهار على الرغم من عدم مقرؤيتها . وهكذا عمّ الفساد وانتشرت الجريمة والمخدرات بشكل لا فت ومع هذه وتلك شتى أنواع الإلهاء للشعب والإمتاع للمقتدرين فلم تتمكن السلطة بالرغم مما تملكه الجزائر من قدرات مادية وبشرية و صلاحيات غير محدودة من القضاء على الأمية في التسيير ولا على واحدة من أسباب تخلف قطاع من القطاعات وتغيير الواقع فيها على الرغم من سيادة منطق المعارف و الجهة هذه العقيدة الثابتة لدى السلطة وراء الخراب الماثل .
فعلى مستوى الحكم في الجزائر ، يتعايش الدهاء والذكاء الغباء والتحالفات والتموقعات ،لكن ليس لتغيير واقع التخلف الذي لم تغادره الكثير من أرياف الجزائر وحواضرها منذ العهد الفرنسي . لقد عرفنا ماذا انتج برنامج الرئيس الراحل وكيف التهم مخططه الخماسي الثاني 2009/2014 بشهادة الوزير الأول سلال 134 مليار دولار في شكل تكاليف اضافية وآجال اضافية تفوق مجتمعة فترات اقلاع عشرات الدول في آسيا وأوروبا في أكبر عملية هتك لعرض الوقت والخزينة في تاريخ البيروقراطية الصينية والفرعونية قبل مئات السنين .
وتجدر الاشارة هنا الى فشل أغلبية المشاريع في الجزائر منذ الاستقلال بالنظر لواقع التخلف الماثل وترتيب الجزائر حسب المنظمات الدولية وغير الحكومية ، بسبب سوء التخطيط والدراسة المتأنية بالرغم من اللجوء إلى الخبرة الأجنبية حتى في الأمور التافهة ، وقد رأينا بماذا عادت على الجزائر و كم كلفت تلك المكاتب التي تم الاستنجاد بها لمرافقة عملية الخوصصة وغيرها والتي تفوق مستحقاتها قيمة الأصول المنقولة التي بيعت وما قضية خوصصة القرض الشعبي الجزائري وجيزي إلا مثالا عابرا .. لقد استثمرت أموال الجزائر في تمويل الواردات من الزبالة الآسيوية والأوروبية من أعلاف الحيوانات إلى أعلاف البشر وبعض التجهيزات .لقد عرفت الجزائر طفرات مالية كانت كافية لإقامة أحدث المستشفيات والمخابر والجامعات ومعاهد التكوين العالي ، لكنها ذهبت نحو مشاريع هي في الأصل لإنقاذ شركات فرنسية وغيرها وحتى أن بعضها وضعت لكي تنهب اموالها وليس لكي تنتج ولن تهتلك قيمتها قبل عقود طويلة فالشيء الوحيد الذي يراهن عليه هذا النظام هو فهمه للتركيبة الذهنية للشعب الجزائري الذي يتسم بالطيبة ويؤمن بالقدر وعلى قدر كبير من التسامح إزاء حكامه.فالرئيس الراحل على سبيل المثال ( رجل ميكيافيلي النزعة ولا يؤمن بغير الدهاء والقوة ، الوحيد الذي اعتبر الجزائر مزرعة خاصة له وللعشيرة والأقارب والندماء ، استباحوها وعاثوا فيها فسادا ، فهو استاذ وكرسي في فنه ونظرته للحكم والسياسة ، يدعى التقوى والقوة ، يتغاضى عن الظلم والحيف في حق الشعب ، يدعي الشجاعة لكنه يضاهي النعامة عندما يتعلق الأمر بالمواجهة مع المفسدين واللصوص من اختياره ومحيطه ، يدعي مواكبة العصر بل و يفكر بعقلية الحرب الباردة ، رجل بفضل استيراد كل ما هو أجنبي بدلا من صنعه محليا ، فماذا حدث يا ترى منذ مجيئه غير تقهقرنا إلى مؤخرة الترتيب في الإحصائيات الدولية للتطور والتنمية . فالجزائر بلد يملك كل مقومات النهضة وليس قدرها المحتوم أن تحكم من طرف رجل يختصرها في شخصه كرئيس للقبيلة أكثر منه رئيسا للجمهورية.
فهل يجب أن لا يلام على مساهمته في تقوية الفساد والسكوت على المفسدين وخلق محميات ودولة في قلب الدولة لا همّ للقائمين على شؤون هذه الأخيرة ( الدولة ) المتدهورة ذاتيا غير تأمين الحدود القصوى للرفاه والاغتناء لحراسها واجهزتها النبيلة على حساب الفقراء القدامى والجدد والتفكير في كيفية البقاء في الكرسي وإقامة التحالفات والتستر بمنطق القوة على الفساد الذي ينخر الدولة والأمة
Tribune de l’Algérie libre