بشير عمري



منذ أزيد من ثلاثين سنة صارت مسألة التغير المناخي وارتفاع درجة حرارة الأرض والغازات المسببة له قضايا أساسية في العلاقات الدولية.
طبعا هناك من يسخر من هذه القضايا ويعتبرها مجرد تهويل بلا أساس والرئيس الأمريكي السابق ترامب منهم, وهناك دول تماطل في الالتزام لاعتبارات اقتصادية وسياسية.
عندنا يسود الاعتقاد بأن الخوض في هذه المواضيع ترف فكري غير مبرر, وفي أحسن الأحوال يقول المهتمون إننا لا نملك من الأمر شيئا ولسنا مسؤولين عن اختلال الكون لأننا لا نصنع ولا نلوث, ولعل هذا ما جعل الجزائر تكون آخر بلد في العالم يفرض تعميم استعمال البنزين دون رصاص, وهي من الدول التي تستهلك أردأ أنواع المازوت وأكثرها تلويثا والتي تضطر الجزائري إلى حذف كل الأنظمة الصديقة للبيئة التي تزود بها السيارات التي تسوق في أوروبا, والبلد الذي تمنع فجوة قانونية في تشريعاته استيراد السيارات الكهربائية.
كل هذه التفاصيل لا تهم نحن لا نلوث والأمر لا يعنينا, وهذا هو منطق من يحكمون البلد, لكن الحقيقة المرة هي أن كل الدراسات والتقارير الصادرة عن الهيئات المختصة أكدت, وما زالت تؤكد, أن الجزائر تقع ضمن المناطق الأكثر تضررا.
السنوات الأخيرة التي تكررت فيها مآسي الحرائق أثبتت أن الذين يحكمون البلد لم يعيروا أدنى اهتمام لهذه الإنذارات هذا إذا سلمنا أنهم سمعوا عنها أصلا, والنتيجة أننا لم نستعد كما يجب لمواجهة هذه الكوارث بل وسمعنا قصصا عجيبة عن الحرائق المفتعلة بخلفيات سياسية.
يبدو الصيف القادم بعيدا جدا في نظر رجال السلطة الذين يقيسون عمر الوطن بفترة بقائهم في الحكم, ولهذا فإن الوعود ستنهال مجددا وسيتولى الإعلام تسويقها كما فعل بعد مأساة الصيف الماضي.
ما يحدث ليس كارثة عارضة وهو لا يشبه في شيء الزلازل التي يعجز العلم عن التنبؤ بوقوعها, بل هو نتيجة لاختلال بيئي سيستمر ويزداد سوءا, ستعود الحرائق والفيضانات وسيشتد الجفاف وليس هناك من خيار غير وضع سياسات وتجنيد الموارد لتنفيذها وإسناد الأمر لأهل العلم والكفاءة أو الانقراض بهذه الطريقة البشعة التي نشاهد صورة عنها.
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Personne en Algérie ne peut dire ou croire que l’école se porte bien et qu’elle n’a pas besoin d’être profondément réformée.
Penser améliorer la situation catastrophique de l’école en remplaçant le Français par l’anglais est une démarche grotesque, hypocrite et infructueuse.
UNE ÉCOLE SINISTRÉE
L’école algérienne va très mal ! Et le classement PISA ( Programme international pour le suivi des acquis) des élèves sur la qualité, l’efficacité et l’équité des systèmes scolaires, réalisé par la très sérieuse Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), le démontre amèrement.
Ce programme international évalue les élèves de 15 ans tous les 3 ans (compréhension, maths et connaissances scientifiques). En 2015, 70 pays avaient participé à ce classement, parmi lesquels l’Algérie.
Dévoilé en décembre 2021, ce classement place le système éducatif de notre pays à l’avant-dernière place.
Le Vietnam, ancienne colonie française ayant subi deux guerres (France et USA) se retrouve à la 8e place !!!
L’AMÉLIORATION DU SYSTÈME ÉDUCATIF : UNE URGENCE NATIONALE
Parce que les performances médiocres de notre système éducatif l’exigent ; parce que les enquêtes et les comparaisons internationales le révèlent, une réforme sérieuse du système éducatif et des pratiques pédagogiques est devenue une urgence nationale et un défi énorme pour l’avenir de notre pays.
Pendant trop longtemps, les décideurs ont mené une guerre sans merci contre les compétences des uns et le dévouement des autres. Ils ont confié l’avenir de générations entières à des « Douctours » dont la seule préoccupation se résume à la diffusion de concepts creux, périmés et hors du siècle.
Des personnes dont l’ignorance de la science pédagogique est abyssale.
Comment se refuser à reconnaître que les principes fondamentaux de la science pédagogique, qui ont fait leurs preuves dans le monde, ont étés jusqu’à présent ignorés.
La pédagogie est une discipline protéiforme, elle est à la fois champ scientifique, champ de recherche, champ académique et un champ de pratiques aux intersections fluctuantes.
Une question trop sérieuse pour être confiée à des apprentis sorciers !
Pour commencer, il faut protéger l’école de ces calamiteuses instrumentalisations idéologiques qui ont largement contribué à sa faillite.
L’école en tant qu’institution sociale majeure ne doit être subordonnée à aucune idéologie. Elle est le socle sur lequel toute nation ambitieuse se construit et se développe.
QUELLES PRIORITÉS, POUR QUELS OBJECTIFS ?
Préparer et former des enseignants en phase avec les défis du 21 ème siècle, améliorer leur statut, leurs conditions de travail mais aussi la reconnaissance à laquelle ils aspirent légitimement et dont ils s’estiment privé, sont des conditions indispensables pour tout projet visant à améliorer le système éducatif.
Parmi les objectifs qui doivent être assignés à l’école :
1-Acquérir et transmettre des connaissances et des savoirs.
2- Amener les enfants à l’envie d’apprendre, à la curiosité intellectuelle, à la créativité et à l’ouverture d’esprit
3- Éduquer les enfants et les préparer à être des citoyens et au vivre ensemble.
4- Garantir l’égalité des chances
De leur côté, les décideurs militaires et civils continuent d’envoyer leurs enfants dans les écoles françaises et occidentales pour échapper à la débâcle du système éducatif, pendant que les enfants du peuple s’enfoncent dans la misère intellectuelle et des débouchés de plus en plus étroits dans une indifférence criminelle.




Un milliardaire qui se déleste d’un journal devenu « toxique » pour les affaires, des journaux dépendant de la manne publicitaire étatique en difficulté financière, des TV privées au statut bancal, une presse électronique qui n’arrive pas à émerger et des journalistes dans la précarité : à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, Orient XXI éclaire les sombres perspectives des médias algériens.
MÉDIAS > LAKHDAR BENCHIBA > 3 MAI 2022
https://orientxxi.info/magazine

Durant tout l’été, Orient XXI explore ses archives et vous propose chaque semaine de redécouvrir des articles publiés ces dernières années et qui ont conservé tout leur intérêt.
Des clous ultimes enfoncés dans un cercueil surmonté du mot « Liberté ». C’est ainsi que le caricaturiste Dilem a dessiné le 14 avril 2022 le dernier bouclage d’un des principaux journaux francophones algériens. Lancé le 27 juin 1992 alors que l’Algérie s’enfonçait dans une guerre intérieure à la suite de l’arrêt du processus électoral largement emporté par les islamistes, le journal Liberté qui se définissait comme républicain et démocrate — « éradicateur », disent ses critiques — disparaît par décision de son propriétaire, Issad Rebrab, première fortune du pays (estimée à 5,1 milliards de dollars, soit 4,84 milliards d’euros, selon Forbes).
Une décision « irrévocable » malgré les appels à sauver le journal, mais sans réelle mobilisation des salariés qui ont signé un accord avec les représentants du milliardaire sur les indemnisations et les offres de reclassement dans les autres entreprises du groupe Cevital. Créé en 1998, ce groupe bénéficie d’appuis au sein du pouvoir, une des règles du capitalisme algérien qui lui permet d’avoir pendant longtemps un quasi-monopole sur les importations de produits très demandés comme le rond à béton, le sucre et l’huile. Même si ses thuriféraires aiment à le présenter comme une sorte d’opposant, Rebrab était bien en cour dans les arcanes du pouvoir… jusqu’en 2015. Le journal Liberté — tout comme El Watan, Le Matin et d’autres — avait soutenu Ali Benflis contre Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle de 2004. Tout comme d’ailleurs une bonne partie des apparatchiks du Front de libération nationale (FLN). Hormis Le Matin suspendu et son directeur Mohamed Benchicou emprisonné par vengeance du clan Bouteflika, il n’y a pas eu de représailles, ces positionnements ayant eu pour effet de crédibiliser une élection au résultat évident.
Les recompositions au sein de l’appareil sécuritaire qui ont suivi l’attaque terroriste sur la base gazière de Tiguentourine en janvier 2013 vont cependant lui faire perdre peu à peu des appuis essentiels. L’homme, qui s’est déployé à l’international, commence à se plaindre de « blocages ». En 2016, deux mois après avoir racheté le groupe El Khabar (le quotidien arabophone au plus fort tirage et une chaîne de télévision), le tribunal administratif d’Alger saisi par le ministère de la communication annule la transaction. Les ambitions médiatiques de Rebrab, à qui le clan Bouteflika reproche de se mêler de politique, sont étouffées dans l’œuf.
En avril 2019, face à la contestation politique portée par le Hirak, l’ancien chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd-Salah lance une opération « mains propres » ciblant des responsables gouvernementaux et des hommes d’affaires proches de Saïd Bouteflika. Issad Rebrab est happé dans l’opération. Il est arrêté le 23 avril 2019 et sera libéré le 1er janvier 2020 après avoir écopé d’une peine de 18 mois de prison dont 6 fermes pour « infractions fiscales, bancaires et douanières ».

Dans une déclaration publiée dans le dernier numéro de Liberté, Issad Rebrab justifie sa décision par la situation économique du journal qui « ne lui permet qu’un court et vain sursis (…) Depuis un temps, le journal est distribué à perte. Et la perspective n’est point encourageante ».
L’explication laisse sceptique. Les raisons évoquées par le propriétaire et les autres personnes concernées laissent supposer de « nombreux non-dits », estime Abdelkrim Boudra, consultant et militant associatif :
On ne peut que spéculer ; indéniablement, nous vivons une période de crise du capitalisme algérien, qui a permis le renforcement des positions des entreprises toutes générations confondues, avec l’émergence d’une nouvelle classe d’oligarques à l’appétit vorace et qui sont entrés en conflit, avec les capitalistes de la génération 1 et de la génération 2 (comme Rebrab). Ces guerres de position n’ont pas épargné le secteur des médias. Et ce, depuis plusieurs années. En bon commerçant, Rebrab a dû faire ses calculs et arriver à la conclusion que l’investissement dans le secteur des médias est devenu un actif toxique dont il fallait se débarrasser.
De fait, le milliardaire qui a annoncé dans la foulée son départ à la retraite a invoqué un autre motif : faire en sorte que ses héritiers se consacrent « au seul impératif de développement des activités industrielles du groupe, libérées des contraintes particulières de gestion d’une entreprise de presse ».
En clair, l’ère Rebrab, homme d’affaires médiatique et politique prend fin. Les héritiers reviennent à la règle d’airain du vivre caché du capitalisme algérien. Cela fait sens, selon Abdelkrim Boudra :
Le capitalisme algérien né au lendemain de l’indépendance (génération 1), a vite compris que pour survivre il lui fallait être discret. Et vivre à l’ombre de l’État… Cette règle a volé en éclats avec la deuxième génération d’entrepreneurs nés dans le sillage des réformes de Mouloud Hamrouche1 Socialement, il s’agit d’une nouvelle catégorie avec de nouveaux codes. C’était l’ère de la communication, des relations publiques et du lobbying… y compris dans l’investissement dans leurs propres médias (écrits et audiovisuels)… Cette attitude devenue ostentatoire avec les oligarques de la troisième génération a fini par gêner la bureaucratie d’État qui s’est estimée maltraitée et écartée… C’est l’une des explications de la crise de 2019.
Pour Redouane Boudjema, professeur à la faculté des sciences de l’information et de la communication d’Alger, l’affaire renseigne aussi bien sur la nature du système politique que sur la vulnérabilité de la presse et la précarité du métier de journaliste. Elle montre aussi que « l’on peut devenir milliardaire en dollars grâce au soutien de gens au pouvoir, sans avoir un minimum de pouvoir ou d’influence dans les prises de décision ».
Mais au-delà du caractère spécifique de Liberté et de son patron, la presse algérienne — et la presse papier en particulier — connaît une crise existentielle. Trois jours après le clap de fin de Liberté, le site twala.info a révélé que les comptes du journal El Watan, détenu par un collectif d’une vingtaine de journalistes-patrons, ont été bloqués en raison d’un découvert bancaire de 70 millions de dinars (environ 460 000 euros) et d’une dette fiscale de 26 millions de dinars (170 500 euros). La situation financière du journal se dégrade depuis 2019. Le bel immeuble qui devait être le nouveau du siège du journal — et qui aurait pu rapporter des revenus par locations — est désespérément vide depuis 2016 car n’ayant pas reçu le certificat de conformité en raison d’une surélévation par rapport au plan. Toujours, selon twala.info, le journal El Khabar en proie à des difficultés financières s’apprête à dégraisser ses effectifs. D’autres médias se trouvent également dans une situation de quasi-faillite.
Lancés au début des années 1990, ces journaux, y compris Liberté, ont très largement bénéficié de ce qu’on appelle la manne publicitaire avec très peu de réinvestissement dans le développement et la formation. Les chiffres de ces aides ne sont pas connus, mais ils seraient substantiels. Cette manne continue de profiter aux journaux, dont de nombreux titres nés sous l’ère Bouteflika. Selon les chiffres du ministère de la communication, il y avait au 31 mars 2015 149 titres de presse (quotidien et hebdomadaire) dont 86 en langue arabe et 63 en français. Avec un tirage global de 2 360 315 dont 1 519 976 en arabe et 840 339 en français2. En 2016, les chiffres du ministère de la communication montraient que sur ces 150 titres, seuls 21 avaient un tirage supérieur à 10 000 exemplaires. Selon des spécialistes, si le nombre de titres reste constant, les tirages ont encore sensiblement diminué.
Le système médiatique sous Bouteflika a été submergé de titres de presse que même leurs rédacteurs en chef ne lisent pas, ce sont des supports pour organiser le détournement des milliards de dinars de la publicité étatique, et des chaînes de télévision offshores comme relais de propagande qui versent jusqu’à aujourd’hui dans la diversion, la haine, les discriminations et l’abrutissement de masse,
estime Boudjema.
La publication des chiffres de la publicité, souligne-t-il, permettrait de se faire une idée de « la relation étroite entre les éditeurs de presse et les différents réseaux qui constituent le pouvoir. On comprendra aussi pourquoi les éditeurs de presse se sont enrichis, pourquoi des journalistes se sont appauvris et pourquoi les entreprises médiatiques sont-elles aussi fragiles économiquement. »
Un des traits du secteur de la presse a été son inorganisation permanente. Les journalistes salariés — certains les estiment entre 7 000 et 10 000 — n’ont jamais pu se doter d’une organisation pour défendre leurs intérêts. Outre les divergences politiques et idéologiques, cette inorganisation est entretenue par les patrons qui se prévalent également de leur qualité de journalistes. Ils n’arrivent pas non plus à se doter d’une organisation des éditeurs viables malgré quelques tentatives.
La réalité est celle d’une précarité absolue et durable des journalistes salariés de la presse privée. Leur formation laisse souvent à désirer et ils ne sont pas vraiment pris en charge au sein des rédactions. Elle est aussi celle de journaux totalement dépendants de la manne publicitaire étatique. Les leviers d’action des pouvoirs publics à l’égard des journaux sont énormes, leur existence dépend largement de leur bon vouloir. De fait, la presse « la plus libre du monde arabe », comme elle se plaisait à s’autoglorifier dans les années 1990, vit ou survit dans une situation de rente.
Les choses changent à partir de 2014 avec une amélioration relative du débit de l’Internet et l’apparition, à partir de 2012 de télévisions privées de droit étranger dont certaines liées aux oligarques de l’ère Bouteflika. L’amélioration de la toile entraîne une perte importante des lectorats tandis que la manne publicitaire est réorientée vers les télévisions privées au détriment de la presse papier.
Le modèle économique de la presse papier fondé sur une limitation de la diffusion de l’Internet et sur la publicité publique n’est plus viable. En même temps, les nombreuses tentatives de lancer des sites électroniques restent elles aussi entravées, leur modèle économique se basant également sur les revenus de la publicité, très largement dépendants du bon vouloir des autorités. La tentative du site twala.info de lancer un site payant se passant de la publicité ne semble pas concluante malgré la ténacité de ses initiateurs. La volonté de brider le développement de la presse électronique a été clairement confirmée par le décret exécutif no. 20-332 du 22 novembre 2020 fixant « les modalités d’exercice de l’activité d’information en ligne et la diffusion de mise au point ou rectification sur le site électronique ». La publication de ce qui a été qualifié d’« alignement d’interdits » mis au point par Ammar Belhimer, ancien ministre de la communication et ex-journaliste a fait l’effet d’une douche froide.
La crise est-elle une conséquence d’un rétrécissement du lectorat francophone comme cela est souvent avancé ? Redouane Boudjema relativise beaucoup : « Il y a un travail à faire sur la sociologie du lectorat de la presse écrite en Algérie, la presse francophone souffre certainement de la baisse des lecteurs francophones, mais il faut en même temps noter qu’il y a en Algérie des lecteurs bilingues qui lisent aussi bien en français qu’en arabe ». Pour lui, il y a surtout une crise générale de la presse algérienne, « une crise de modèle économique, une crise de liberté, une crise de l’identité professionnelle du journaliste et une crise de tout le métier. »
Le contexte politique marqué par un rétrécissement des libertés ne permet guère d’envisager une amélioration. Pour Abdelkrim Boudra,
avec le contexte de crispation sécuritaire et d’insécurité juridique actuel, le business modèle des médias est devenu encore plus compliqué. Il semble qu’il n’y ait de place que pour les médias de propagande ou de médias spécialisés (sports, cuisine…) qui ouvrent droit à la rente publicitaire gérée et distribuée par l’État… C’est un équilibre de « soudure » qui peut durer quelque temps, mais il n’est pas tenable dans la durée. Ni économiquement ni politiquement.
L’aventure intellectuelle entamée en 1990 avec les mesures du gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche permettant l’émergence d’une presse privée est bel et bien terminée. Avec beaucoup d’illusions perdues.
Par Célia Zouaoui(Alger, correspondance)
Publié le 04 juillet 2022
https://www.lemonde.fr/afrique/

« On nous a demandé de nous préparer pour un défilé, on est monté dans un bus sans savoir où on allait » : en 1962, le conservatoire de musique de Cherchell entame une tournée inoubliable.
Ce passage de flambeau, Mohamed Batache l’attend depuis soixante ans. Sa patience sera enfin récompensée sous le ciel nocturne de Tipaza, cité côtière située à près de 70 kilomètres à l’ouest d’Alger. La troupe de jeunes musiciens, qu’il a recrutés et formés, est invitée à participer lundi 4 juillet à la parade dans les rues de l’ancienne ville romaine, qui donne le coup d’envoi des célébrations du 60e anniversaire de l’accession de l’Algérie à l’indépendance.
Depuis des semaines, l’orchestre, affilié aux scouts de Cherchell et auréolé du prix de la deuxième meilleure fanfare du pays, répète d’arrache-pied les chants militaires choisis par l’enseignant. « La relève est assurée », sourit Mohamed Batache, avec la satisfaction du devoir accompli.
Il avait presque leur âge quand il a participé aux festivités organisées lors de la proclamation de l’indépendance du pays. Aux avant-postes, comme ses élèves aujourd’hui. L’opération avait été montée dans le plus grand secret par des officiers de l’Armée de libération nationale (ALN), alors que les Algériens se rendaient aux urnes pour le référendum sur l’autodétermination, tenu le 1er juillet 1962.
A l’époque, Mohamed Batache fréquente le conservatoire national de musique de Cherchell où il apprend à jouer du saxophone. « On nous a demandé de nous préparer pour un défilé. On est monté dans un bus sans savoir où on allait. On n’avait à peine eu le temps de faire un sac », se souvient le cadet de la fanfare, qui venait de souffler ses quinze bougies.
« Célébrer la victoire sur le colonialisme »
L’entraînement se déroule dans le quartier général de la wilaya IV, un régiment de l’armée révolutionnaire, suspendu sur les pentes escarpées de l’Atlas tellien. Les conditions sont rudimentaires, la discipline de fer. Sous une chaleur à faire fondre l’asphalte, les musiciens en herbe munis de leur instrument font des allers-retours en tête d’un cortège dans lequel les maquisards, en ordre serré, apprennent à marcher au pas. « C’était tout nouveau pour eux. Ils n’avaient encore jamais fait ça », souligne le saxophoniste de la bande.
Après trois jours de répétition, au matin du 3 juillet, ils entament une tournée inoubliable. D’abord Médéa, ensuite Blida. A chaque escale, une foule en liesse, qui fait voler en éclats carcans et contraintes imposés par une longue domination coloniale. « Tahia El Djazaïr », « Istiklal »… Les cris déchirant l’air résonnent encore dans les oreilles du concertiste. « On était hébergé chez des familles. L’accueil était chaleureux. C’était un moment de communion et de retrouvailles », se souvient Mohamed Batache.
Assise à ses côtés, Amal, sa fille, bercée par ce récit depuis son enfance, parle de cet instant comme si elle l’avait elle-même vécu. « Les gens n’ont pas attendu le 5 juillet pour célébrer la victoire sur le colonialisme. Ils sont sortis bien avant dans les rues de manière spontanée parce qu’ils n’en pouvaient plus. Ils avaient envie de laisser exploser leur joie », raconte la formatrice en aquaculture de 44 ans, employée à l’école de pêche de Cherchell.
Dans le salon familial, où un emblème national trône sur un buffet, on ne se lasse pas d’entendre le patriarche raconter cette journée du 5 juillet 1962. « Quand on est arrivé le matin à Alger, il y avait déjà tout le peuple dehors. C’était impressionnant, on ne pouvait pas les compter. On a défilé de la place du 1er mai jusqu’à Bab-El-Oued. Notre fanfare a ouvert la marche. Derrière nous, des rangées de soldats impeccablement alignées », se remémore Mohamed Batache.
Entonner « Kassaman »
« Pourquoi jusqu’à Bab-El-Oued ? Parce que c’était un quartier très chaud, beaucoup de pieds noirs y vivaient et l’OAS [l’Organisation de l’armée secrète] y était installée. C’était une façon de marquer le coup », poursuit-il.
La dernière étape de la tournée fut aussi la plus solennelle. Sous le soleil de midi à Sidi Fredj, à mesure que le drapeau aux bandes vertes et blanches est hissé, la fanfare de Cherchell entonne Kassaman devant une foule compacte et un parterre d’officiels et de journalistes étrangers. Joué jusque-là clandestinement à la radio, l’hymne national algérien retentit pour la première fois.
« Durant la colonisation, on nous interdisait de jouer Kassaman. Comme on connaissait le solfège, on a appris par nous-mêmes à le jouer en déchiffrant les notes », confie le musicien, dont le grand-père, impliqué dans la résistance, a été fusillé en 1957 aux abords de Bab-El-Gherb, une porte antique érigée dans le centre de Cherchell.
Le choix de Sidi Fredj, à la périphérie ouest de la capitale, n’était pas anodin. « C’était un symbole puisque c’est de là que les colons français ont débarqué le 5 juillet 1830. Quand j’ai participé à la parade, je ne connaissais pas la portée symbolique de ce lieu, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris », précise Mohamed Batache.
« Héritage précieux »
Sa participation à ce pan de l’histoire méconnu est une source de fierté pour sa famille. D’autant que seuls deux membres de cette fanfare militaire sont toujours en vie. « Il ressent une responsabilité encore plus forte à transmettre son histoire qui fait partie de la grande histoire, souligne sa fille. On est fier de la marque qu’il a laissée. Il n’était peut-être pas moudjahid ou chahid, mais il a participé à sa façon à la lutte pour l’indépendance. »
Dans l’effervescence commémorative qui s’empare de l’Algérie chaque 5 juillet, l’histoire de la première fanfare militaire a été jusque-là oubliée. Il ne reste d’ailleurs aucune image du cortège. Seulement les souvenirs vivaces des deux survivants. C’est chose réparée. Pour la première fois, à l’occasion du soixantenaire de l’indépendance, la fanfare de l’armée révolutionnaire va être honorée par la wilaya de Cherchell. « C’est important car le peuple algérien a le droit de savoir comment s’est déroulé le 5 juillet en détail. Nos souvenirs lui appartiennent aussi », estime Mohamed Batache.
Dans sa famille, la transmission de la mémoire demeure une affaire sérieuse. Même pour les plus jeunes. « Je le questionne souvent, on peut parler du passé pendant des heures. Parfois, je prends des notes pour ne pas oublier. Ça me donne de la force », confie son petit-fils Hamza, 17 ans, qui veut prendre soin de cet « héritage précieux. L’indépendance, on ne nous l’a pas donnée, on a dû l’arracher. Elle nous permet aujourd’hui de nous sentir maîtres chez nous, de pouvoir décider par et pour nous-mêmes ».
Amal, sa mère, abonde : « Quand je lève la tête et que je vois le drapeau national, je me dis heureusement qu’on a gagné notre indépendance parce que ça m’a permis d’étudier et d’avoir une fonction à responsabilité. Sinon, sûrement, je ne serais pas allée bien loin à l’école et j’aurais fini par travailler chez un colon comme une simple ouvrière. L’indépendance nous a redonné notre fierté, notre dignité et la possibilité de nous émanciper. »
Rétablir le dialogue intergénérationnel
A l’aube des 60 ans de l’Algérie, la famille ne braque pas ses yeux seulement dans le rétroviseur de l’histoire. Elle réfléchit aussi à l’avenir de la jeune nation. Le défi le plus important ? Rétablir le dialogue intergénérationnel, répond sans ambages Mohamed Batache. Notamment la relation de confiance entre les élites au pouvoir et la nouvelle génération, ébranlée par des scandales politico-financiers en série.
Dans un pays où un habitant sur deux a moins de 30 ans, la jeunesse trouve difficilement sa place, confrontée au poids pesant de la révolution, un horizon brouillé et un mal de vivre qui colle à la peau. Poussant un nombre grandissant à quitter leur terre natale. Parfois au péril de leur vie.
« On croise des personnes qui ont traversé la mer sans papier et se sont fait refouler. Certains ont même vendu leur commerce pour aller en Europe. Ils partent sans projet, c’est triste », lâche Amal. En véritable passeur de témoin, Mohamed Batache n’a qu’un souhait : « Il faut écouter les jeunes et qu’ils se sentent écoutés. Il n’y a que comme cela qu’on peut avancer et poursuivre la construction du pays. »
Célia Zouaoui(Alger, correspondance)
BY AW · PUBLISHED JUIN 27, 2022 · UPDATED JUIN 27, 2022
Algeria-Watch
Omar Benderra, 27 juin 2022

Communication rédigée pour le colloque « Algérie 1962-2022, Trajectoires d’une nation et d’une société » tenu les 23, 24 et 25 juin 2022 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Aux prisonniers d’opinion
Dans le continuum politique algérien postindépendance, le courant « réformateur », constitué à partir de 1986, a formé un gouvernement dirigé par Mouloud Hamrouche qui a duré à peine dix-huit mois de septembre 1989 à juin 1991. Cette très brève phase de l’histoire du pays représente indiscutablement un moment de rupture et un intervalle politique tout à fait singulier. Il ne s’agit pas ici de tenter un bilan de l’action du gouvernement des réformes, cela a déjà été fait sous divers angles et registres. Mais plutôt d’en évoquer les dimensions stratégiques, en termes de citoyenneté et de transformation institutionnelle et d’en évaluer la conduite de la politique économique et sociale pour en mesurer l’impact sur les structures politiques de l’Algérie.
Le régime installé au lendemain de l’indépendance, sous ses façades institutionnelles successives, ses orientations politico-idéologiques diverses, a toujours été caractérisé par l’autoritarisme, la brutalité et l’absence de reddition de comptes. On pourra naturellement en contester les méthodes et les objectifs mais sous ce seul aspect, le gouvernement de l’ouverture démocratique tranche singulièrement avec ce qui l’a précédé et ce qui l’a suivi.
La voie des Réformes
Le programme des réformes qui a sous-tendu l’action gouvernementale entre septembre 1989 et juin 1991 n’est pas le produit d’un bureau d’études extérieur ou le résultat d’une série de décisions unilatérales prises au sommet des appareils de pouvoir. Certes, la stratégie générale a été élaborée par Ghazi Hidouci, conseiller à la Présidence de la République de 1984 à sa nomination en tant que ministre de l’Économie en 1989. Il n’est pas inutile toutefois de rappeler que cet ensemble de mesures législatives et réglementaires est le produit d’un travail collectif engagé dès 1986 par plusieurs centaines de cadres exerçant dans l’administration et les entreprises publiques. Pour les animateurs de ce débat avec ces acteurs économiques et sociaux, Mouloud Hamrouche, alors secrétaire général de la présidence de la République, et Ghazi Hidouci, conseiller économique du Président, il s’agissait à l’origine de produire un programme opérationnel de transition pacifique du régime, initiative fondamentale nécessitant l’accord du président Chadli Bendjedid, et de transformation de l’économie. Les réformes ont été élaborées par des cadres algériens au fil d’échanges et de débats qui se sont étendus sur une longue période dans une relative discrétion, pour ne pas interférer avec (ou provoquer) l’exécutif en place ni empiéter sur ses prérogatives.
L’urgente nécessité de reformer le cadre légal et réglementaire de l’économie s’est imposée de plus en fortement avec la dégradation de la situation économique du pays, mono-exportateur de ressources fossiles, en raison du contre-choc pétrolier de 1986. La très forte contraction des revenus externes a exhibé dans toute leur ampleur les failles structurelles d’une économie administrée, sa très faible production et son excessive dépendance aux importations.
La détérioration rapide des indicateurs a complètement pris de court le régime dans son ensemble – le général Larbi Belkheir en assurant la supervision à la présidence au nom de l’armée – et un exécutif privé de vision, dépourvu de toute stratégie d’adaptation à la crise générale induite par l’effondrement des cours des hydrocarbures. Ainsi la période ouverte en mai 1986 par la chute verticale des cours pétroliers est marquée par une succession de pénuries de toutes natures, de scandales de corruption et de détournements inédits, le tout sur fond d’un conflit au sommet du pouvoir allant en s’exacerbant. Menacé par la colère populaire, le gouvernement fait alors le choix de la fuite en avant et, plutôt que d’entamer un processus de reconstruction de l’économie, opte très démagogiquement pour le recours aux crédits à court terme pour financer les importations de produits de première nécessité. La détérioration des comptes publics s’accélère et les déficits se creusent très rapidement. L’Algérie entre ainsi dès la fin de l’année 1986 dans le debt trap, le piège de la dette…
Contre-choc pétrolier et conflit au sommet, 1986-1988
Le mécontentement général et la guerre interne au sérail qui oppose les partisans d’une ouverture bazariste ou infitahiste « à l’égyptienne » aux adeptes du statu quo finit par se traduire en octobre 1988 par des émeutes sans précédent, qui secouent toutes les grandes villes à travers le territoire. Dans la capitale, ces manifestations sont noyées dans le sang par l’armée sous les ordres du général Khaled Nezzar au prix de plusieurs centaines de morts, très jeunes pour la plupart. Pendant plusieurs jours, des dizaines de manifestants mais aussi de personnes connues pour leur activisme sont arrêtées et souvent torturées par les agents d’une police politique multicéphale, les généraux Mohamed Betchine, « Toufik » Médiène et Abbés Ghezaiel étant en compétition directe à sa direction.
Durant ce moment charnière de l’histoire du pays, le leadership du régime est désemparé et prêt au coup d’État contre son chef nominal, le président Bendjedid, qui refuse malgré tout la reprise en main autoritaire défendue par son omnipotent directeur de cabinet, le général Larbi Belkheir, et les chefs de l’armée. C’est dans ces circonstances très troublées que le groupe des réformateurs propose à Mouloud Hamrouche, secrétaire général de la présidence, de recommander au président un arbitrage allant au-delà des chefs du régime en offrant au peuple algérien une alternative à la répression par une sortie politique pacifique de la crise. Le contournement de ce centre de décision est totalement inédit. Le discours présidentiel du 10 octobre 1988, qui annonce une voie démocratique sur les principes de l’État de droit par une nouvelle Constitution, prend de court les caciques de l’armée et des services secrets. Cet entourage très influent parvient néanmoins, en tant que garantie pour ses intérêts, à imposer à la tête du gouvernement l’un de ses représentants, Kasdi Merbah, ancien chef de la police politique sous Houari Boumediene. La Constitution démocratique est approuvée par référendum en février 1989.
Une large partie de l’opinion approuve cette évolution, mais elle n’en voit pas les effets concrets. Face aux pesanteurs d’un gouvernement qui renâcle à réformer et tente de ravaler une façade irrémédiablement compromise, l’impatience est palpable dans un contexte d’effervescence sociale et de radicalisation de l’islam politique.
Le gouvernement des réformes, 9 septembre 1989- 5 juin 1991
Kasdi Merbah remercié, c’’est dans un climat social particulièrement tendu que le gouvernement réformateur est installé le 9 septembre 1989. L’opinion découvre que l’une des ultimes décisions du gouvernement Merbah est l’agrément du Front islamique du salut (FIS), dont les statuts semblaient pourtant non conformes aux stipulations de la loi sur les « associations à caractère politique » du 5 juillet 1989… Une campagne de désinformation tente d’attribuer la paternité de cet agrément, signé le 6 septembre par Aboubakr Belkaïd, ministre de l’Intérieur du Premier ministre Kasdi Merbah, à… Mouloud Hamrouche. Mais la direction du FIS elle-même ne s’y trompera pas : elle considérera le mouvement des réformes comme un danger pour ses alliances politiques avec des secteurs du régime…
Il n’empêche, les premiers pas du gouvernement réformateur sont plutôt favorablement accueillis par l’aile militaire non bazariste du régime qui pense voir émerger une équipe moderne, techniquement performante et « présentable » à l’étranger. Certes, il y a bien eu quelques grincements de dents lors de la décision de mettre fin aux « attachés de sécurité préventive », agents de la police politique présents dans toutes les administrations et entreprises publiques, chargés de la surveillance des cadres et de la collecte d’information, souvent décideurs de fait au sein de ces structures. Mais il faut dire que pour les membres de l’aile coloniale-libérale, l’ouverture de l’économie et les modifications du statut juridique des entreprises publiques, désormais sociétés par actions, sont vues comme autant de mouvements vers un début de reconnaissance de leur perspective affairiste : ils espèrent bien capter plus encore qu’auparavant les réserves de privilèges et orienter à leur profit les subventions pour en finir avec le « socialisme » d’État, ce qu’ils appelaient de leurs vœux avant même la disparition du président Boumediene en 1978…
Les réformateurs face au système
Mais le libéralisme affiché des principaux dirigeants du régime révèle rapidement ses limites lorsque le ministère de l’Économie entreprend une série d’actions visant à rationaliser et à ouvrir à la concurrence le commerce extérieur, « monopole d’État » des entreprises publiques notoirement contrôlé par des groupes d’intérêts dirigés par des généraux de l’armée ou de la police politique et source pour eux d’importantes commissions occultes. L’atmosphère se charge d’animosité et, dès le début de l’année 1990, des campagnes de presse d’une rare violence se succèdent, en mettant en cause gravement le ministre de l’Économie et des cadres du secteur. La loi sur la monnaie et le crédit adoptée en avril 1990, qui instaure l’autonomie de la Banque centrale, suscite une vive polémique nourrie par les relais de la police politique. La « coupole » des décideurs militaro-sécuritaires comprend que la débureaucratisation de l’économie a pour effet d’annuler les instruments de détournement de la rente et de gestion démagogique des comptes publics. Le gouvernement réformateur ne bénéficie plus de la réserve perplexe exprimée au départ par les chefs militaires. Des dirigeants de partis politiques « laïcs » et les journaux s’affirmant « indépendants » mais relevant de fait des appareils sécuritaires relaient des attaques sur tous les registres, y compris les plus abjects, dans ce qui se révèle clairement comme une entreprise coordonnée de déstabilisation du gouvernement.
Il reste cependant qu’un climat inédit de liberté s’installe dans le pays, ces journaux, d’abord constitués en coopératives de journalistes puis en entreprises privées de presse, modifient profondément le paysage médiatique. Et même la très bureaucratique télévision nationale s’ouvre aux débats contradictoires et aux reportages critiques. Mais le mécontentement est bien réel et le rejet du système est largement partagé, notamment par les catégories les moins favorisées qui se perçoivent comme les victimes directes d’un ordre rentier, inégalitaire, injuste et immoral. Le malaise est alimenté par le blocage des financements externes et budgétaires contraint par le poids du service de la dette. Les élections municipales de juin 1990, pluralistes pour la première fois depuis l’indépendance, confirment l’exaspération populaire en offrant au FIS une victoire écrasante. Ce plébiscite exprime par son ampleur une vérité sociale incontestable ; il surprend des officines et des analystes en rupture avec les réalités qui n’escomptaient pas un score aussi écrasant du parti islamiste ; celui-ci remporte toutes les grandes villes du pays, tandis que le FLN, ci-devant parti unique, résiste malgré tout, particulièrement dans les zones rurales mais s’effondre globalement. Le Front des forces socialistes (FFS) ayant refusé de participer à ces élections, des formations marginales récoltent les miettes du suffrage populaire. De fait, la nouvelle cartographie politique reflète davantage le rejet massif du système qu’une adhésion aux thèses du FIS. Pour de nombreux électeurs, le parti islamiste, qui tient le discours le plus radicalement anti-régime, est celui qui pourrait en débarrasser le pays.
Le très utile épouvantail islamiste
Le triomphe électoral du FIS provoque également une vague de réactions entre angoisse et colère, qui s’expriment de manière particulièrement vive chez les maigres catégories sociales formant la base et la clientèle du système. Mais aussi, plus généralement, au sein de la petite bourgeoisie francophone effrayée par la bigoterie et les discours parfois régressifs de certains militants islamistes peu formés à la pratique politique. Ainsi, au cours de l’été 1990, aux attaques contre la gestion économique du gouvernement par la diffamation et la calomnie, s’ajoute un concert ininterrompu de discours alarmistes sur la perspective d’une prise de pouvoir par le parti islamiste. Une campagne de propagande intensive est lancée autour des conséquences tragiques qui pourraient en découler ; les excès sanglants des premiers mois de la révolution iranienne de 1979 et les exactions perpétrées par les islamistes afghans sont systématiquement évoqués par la presse et certaines figures médiatiques proches de la police politique. Cette campagne est bien sûr confortée par la communication largement inepte des islamistes, dont les initiatives publiques, notamment la marche de janvier 1991 vers le ministère de la Défense suite au déclenchement de l’offensive terrestre occidentale contre l’Irak (afin de demander l’envoi de volontaires), ont nourri les argumentaires de propagande du pouvoir.
La conjonction d’une situation économique très difficile, le service de la dette absorbant les faibles excédents dégagés par les exportations d’hydrocarbures, avec la campagne virulente de déstabilisation du gouvernement pilotée par la police politique ainsi que la tension politique provoquée par la montée du FIS, explique le revirement du président Bendjedid : les réformateurs sont privés du soutien institutionnel du président. L’annonce en septembre 1990 par ce dernier d’élections législatives anticipées dans le courant de l’année 1991 est ressenti par eux comme un désaveu et un lâchage.
En effet, le président avait assuré par écrit son acceptation d’une période de trois ans à compter de la nomination de Mouloud Hamrouche en septembre 1989 avant que de telles élections générales puissent être convoquées. Ce délai était jugé nécessaire pour remettre l’économie sur les rails et stabiliser la situation sociopolitique. Avec cette annonce, il apparaît clairement pour tous que le lobby militaro-sécuritaire a pris un ascendant décisif sur le président et entend manipuler à son profit le climat d’instabilité. Les réformateurs sont désormais en confrontation directe avec ce groupe qui, avec ses relais médiatiques (notamment dans la presse francophone), use de tous ses moyens pour fourvoyer l’opinion dans une entreprise de déstabilisation permanente. L’échec patent de la grève insurrectionnelle lancée en mai 1991 par des dirigeants islamistes aveugles aux réalités politiques et aux rapports des forces en présence encourage ces décideurs de fait à imposer au chef de l’État une gouvernance autoritaire et liberticide pour étouffer toute contestation sociale. Le refus de cette logique répressive précipite la démission du gouvernement Hamrouche. Dans la nuit du 4 au 5 juin 1991, un escadron de blindés commandé par un général particulièrement brutal tire des coups de semonce sur le palais où siège encore le gouvernement démissionnaire. L’État de siège est instauré.
La suite est connue et amplement documentée. La reprise en main autoritaire par un groupe de militaires contre-révolutionnaires lors du coup d’État de janvier 1992 qui démet Chadli Bendjedid ouvre sur une décennie de terreur sanglante où, dans l’opacité d’une « sale guerre contre les civils », s’affrontent des forces de « sécurité » et des « desperados » islamistes – selon le mot d’Hocine Aït-Ahmed – apolitiques et ouverts à toutes les manipulations. Pour l’Algérie, trente ans après le soleil brûlant de l’indépendance, le coût humain de la dernière décennie du xxe siècle est effroyable. Rappelons-le ici pour mémoire : deux cent mille morts, des dizaines de milliers de « disparus » victimes d’enlèvements extrajudiciaires, plus d’un million de déplacés, plusieurs centaines de milliers de personnes contraintes à l’exil.
Économie politique de la prédation
Mais ce qui a été moins évoqué est que le paroxysme de violence des années 1990 a opportunément servi de paravent à des manœuvres massives de captation délinquante des ressources et d’accaparement du patrimoine public. L’interruption du processus de réformes, puis leur remise en cause, ne s’est accompagné d’aucune alternative de politique publique de redressement de l’économie. La période de stabilisation financière externe permise par le reprofilage de la dette conduite par les réformateurs s’est achevée sans ouverture ni dynamisation de l’économie. La passivité et l’incompétence flagrante des exécutifs successifs installés par les « décideurs » après juin 1991, conjuguées à la faiblesse persistante des cours pétroliers, dirigent irrésistiblement le pays vers la cessation de paiement et rendent inévitable le rééchelonnement de la dette. Les accords de stand-by de 1994 et 1995 procurent les nécessaires marges de manœuvres en échange d’un ajustement structurel inefficace au plan macro-économique mais au coût social exorbitant. L’ajustement sous supervision du FMI, en imposant la dissolution de très nombreuses entreprises publiques, est l’occasion d’un immense détournement au bénéfice de la bourgeoisie militaire aux commandes du pays et de ses clientèles, au moment-clé de la réorientation mafieuse de l’économie administrée. Les équipements de centaines d’entreprises de wilaya, cédées au dinar symbolique, sont démantelés et leurs terrains voués aux spéculations immobilières. Ce pillage de ressources mis en œuvre par des administrations mercenaires d’une insigne médiocrité a abouti à la destruction d’une part substantielle du potentiel de production, contribuant de manière criminelle à la désindustrialisation du pays. De très nombreux cadres d’entreprises nationales, 5 000 ou 6 000 selon les sources, qui s’opposent à ces mesures sont emprisonnés sous de fausses accusations. Certains meurent en prison.
L’Algérie opère ainsi un ajustement structurel par la socialisation des déficits et la privatisation des secteurs rémunérateurs au profit d’une caste compradore imposée par les baïonnettes. Sous pilotage du FMI, l’économie politique de la rente reste en place et ses performances tombent en dessous de tous les standards admissibles. Ceux qui rêvaient de voir les agences de Bretton Woods imposer au régime de véritables réformes de structures en sont pour leurs frais… Il est intéressant de souligner que ce programme violemment antisocial n’émeut guère, à de rares exceptions, les milieux de « gauche » alors mobilisés dans la promotion de la politique d’« éradication » des islamistes par le terrorisme d’État.
Légitimité rentière et déshérence : Abdelaziz Bouteflika
La désignation en tant que chef d’État d’Abdelaziz Bouteflika en 1999 – lors d’élections notoirement truquées – annonce le début de la fin de la période d’hyperviolence, de moins en moins acceptée par les partenaires de l’Algérie et de plus en plus difficilement défendue par les sponsors externes du système. Sur ce plan, les attentats du 11 Septembre favorisent complètement la mission de réhabilitation diplomatique dont est chargé l’ancien ministre des Affaires étrangères de Houari Boumediene. La hausse spectaculaire qui propulse durablement les prix du pétrole à partir de 2002 (jusqu’en 2013) vers des sommets inégalés stimule un gaspillage effréné, rarement vu dans les annales mondiales de la non-gouvernance. Les dépenses publiques explosent du fait d’investissements infrastructurels – dont la construction de logements pour « calmer » la population – avec commissionnements et pots-de-vin, dans un climat d’immoralité affichée et un niveau de corruption stratosphérique absolument inédit. Les ressources algériennes sont l’objet d’une prédation systémique en bandes organisées autour de chefs de réseaux occupant les plus hauts niveaux des appareils sécuritaires et de défense.
Et dès le retournement en 2013 du marché des hydrocarbures, ce qui reste des centaines de milliards de dollars de recettes externes fond inexorablement. La misère apparaît au grand jour, tandis que les subventions qui ont permis d’anesthésier la colère de l’opinion obèrent les comptes publics. L’iniquité du système et ses inégalités criardes sont impossibles à justifier : le pays s’appauvrit au rythme de l’enrichissement de la caste compradore dirigeante. Sous les yeux de tous, la richesse aussi ostentatoire qu’inexpliquée de personnages douteux mais notoirement proches des centres de décision n’a d’égale que celle de généraux de premier plan présents, par hommes de paille interposés, dans tous les secteurs d’importation, y compris les plus crapuleux (dont le trafic de drogue)
Mais, comme lors du contre-choc pétrolier de 1986, le rétrécissement de la rente pétrolière aiguise les conflits au sommet de la nomenklatura. Au gré des luttes de groupes d’intérêts des dizaines d’officiers supérieurs sont limogés, tandis que les généraux aux commandes ne parviennent plus à reconstituer la façade civile du régime, en déshérence depuis les graves problèmes de santé, dès 2013, de Abdelaziz Bouteflika.
Des Réformes au Hirak
Et en février 2019, une immense et très pacifique mobilisation populaire à travers le pays signe la fin du règne kafkaïen d’Abdelaziz Bouteflika, quelques jours après que soit annoncée l’invraisemblable candidature pour un cinquième mandat du président malade, mutique et quasi-grabataire – il décèdera en septembre 2021. Le Hirak du peuple a fait voler en éclat l’unité de façade d’une conjuration regroupant des lobbies en conflit pour le pouvoir et la rente. Pour tenter de neutraliser la puissante révolte populaire en sacrifiant des boucs émissaires, la coterie au pouvoir fait spectaculairement arrêter de nombreux généraux et affairistes, ce qui lui permet également d’assurer une mainmise plus affermie sur la rente.
Car le Hirak n’a pu obtenir que « tous dégagent » : faisant preuve d’une grande responsabilité face à la pandémie de covid-19, ses acteurs ont décidé au printemps 2020 de suspendre leur mouvement. Sur la scène politique ne subsiste provisoirement que le spectacle désolant des déchirements à ciel ouvert à la tête des appareils militaro-sécuritaires, exhibant l’état effroyable de décomposition morale des personnels de direction, militaires comme civils. L’extraordinaire levée en masse de la population a en tout cas fini de mettre à nu un autoritarisme dont le mouvement des Réformes avait exposé la mécanique d’accaparement et de pillage. Le régime en panne de figures historiquement légitimes finit par s’accorder sur un successeur sans aura particulière mais qui connaît parfaitement les modalités de fonctionnement du centre de décision réel. Privé de boussole politique et de compétences, le régime qui assume sa médiocrité n’a plus depuis que la seule répression comme instrument de pouvoir.
Soixante ans après l’indépendance et un peu plus de trente ans après la tentative d’ouverture démocratique menée par les réformateurs, l’Algérie est toujours dans une situation de crise institutionnelle dans le même contexte spasmé aux plans économique et social. La décennie cauchemardesque de la sale guerre contre les civils suivie de la présidence erratique d’Abdelaziz Bouteflika constitue la période la plus sombre de l’Algérie indépendante. La corruption généralisée, l’organisation de tous les trafics au plus haut niveau du commandement de l’armée révélés par les règlements de compte internes de la haute hiérarchie et des services de sécurité, en contrepoint d’une situation de précarité du plus grand nombre et d’exode tragique (la « harga ») de la jeunesse, forment la trame d’un scandale permanent. Ceux qui ont interrompu en 1991 un processus démocratique de réhabilitation de l’État pour précipiter le peuple algérien dans les affres de la terreur, de la misère et de l’injustice en portent toute la responsabilité.
L’expérience du gouvernement réformateur, qui a ouvert l’hypothèse démocratique, est donc aussi celle de la révélation de la nature du régime, de ses mécanismes et de ses personnels. Ainsi, le centre de décision effectif de l’Algérie apparaît depuis lors aux yeux de tous les observateurs rigoureux pour ce qu’il est : un commandement militaire contrôlant la rente, dissimulé derrière une façade civile. Cette réalité forgée avant même l’indépendance de l’Algérie est une constante qui se maintient par la répression, la corruption et la manipulation. Et on peut s’étonner que nombre de commentateurs occidentaux – français en particulier – de l’actualité algérienne, journalistes ou universitaires, continuent aujourd’hui à la commenter en passant totalement sous silence cette réalité.
Sous cet angle, l’interruption brutale d’un processus de réhabilitation impulsé dans le cadre d’un programme cohérent élaboré par des compétences nationales et le putsch qui l’a suivi il y a plus de trente ans démontre, jusqu’à la tragédie, l’impossibilité de réformer ce système.
Trente ans plus tard, le Hirak rejette le régime factieux installé en 1962 et, rappelant la plateforme de la Soummam de 1956, revendique la souveraineté de la justice, la liberté et l’État de droit. Le Hirak relaie en l’amplifiant, par le poids du peuple tout entier, ce qui a constitué le cœur politique et l’action du mouvement et du gouvernement des réformes.
Vers l’Etat de droit et les libertés démocratiques
Au bout du compte, les réformes ont essentiellement consisté en une articulation inédite en Algérie entre la politique et l’économie, le droit et les libertés. La traduction programmatique concrète de cette démarche a rencontré l’opposition multiforme du sommet d’un régime dont les mœurs sans loi le rendent incapable de respecter les règles qu’il édicte lui-même. Tout comme les principes et modalités de l’économie de marché sont en contradiction directe avec le fonctionnement bureaucratique, immoral ou mafieux de l’économie « libéralisée ». De ce point de vue, les réformes, ultime tentative d’évolution impulsée à l’intérieur du système par des cadres au service de l’intérêt général ont bien constitué un éclair démocratique, précurseur du Hirak. L’action des réformateurs forme bien un marqueur historique et politique.
Le Hirak l’a très clairement montré : l’évolution ardemment souhaitée par la majorité du peuple ne peut se concevoir hors du principe de réalité, dans l’action politique patiente et résolue. Cela a été exprimé lors des manifestations avant la pandémie, les convictions idéologiques des acteurs, nécessairement différentes ou même antagoniques, ne sont certainement pas annulées mais leurs expressions s’inscrivent dans le cadre de la compétition démocratique, des règles de l’Etat de droit et des valeurs fondatrices de l’Appel du 1er Novembre 1954. Il s’agit bien là de l’esprit du mouvement des réformes.
Les Algériennes et les Algériens, conscients des enjeux nationaux et internationaux, n’ignorent pas cependant que le régime, même s’il a dilapidé une part substantielle de l’héritage du 1er novembre 1954, conserve malgré tout quelques points d’appuis fondamentaux, notamment dans le refus de l’alignement et le soutien, cohérent avec l’histoire de l’Algérie, aux luttes de libération décoloniales, au Sahara occidental et en Palestine. La jeunesse algérienne connaît l’histoire de la résistance anticoloniale et les sacrifices colossaux consentis pour l’indépendance et la dignité. L’opinion, en cette veille du soixantième anniversaire de la libération nationale, est largement consciente des menaces extérieures qui visent le peuple algérien bien plus que le régime lui-même. Dans un monde en mutation profonde, rapide et dangereuse, il est plus que jamais vital pour l’État et la Nation, pour la sécurité, la paix et le développement, de mettre en œuvre les modalités démocratiques d’un vivre ensemble renouvelé.
Les conditions politiques du pays et sa tradition de ténacité, l’intelligence collective du peuple et l’inventivité de sa jeunesse permettront certainement l’avènement pacifique et ordonné de l’État de droit et des libertés esquissé par les réformateurs. Pour cette jeunesse et devant l’histoire, le mouvement des réformes de 1986-1991 est une expérience riche d’enseignements, un jalon dans l’évolution politique du pays et un repère chargé de sens dans le long processus de libération de l’Algérie.

C’est une expression de la culture traditionnelle invoquée lors de conflits qui déchirent des familles et éloignent les frères les uns des autres. Elle relève de la sagesse et appelle à surmonter les inimitiés entre membres d’une même fratrie. Le chef de famille, en général le père ou le grand-père, demande à chacun de mettre l’intérêt du groupe au-dessus des intérêts personnels qui sont garantis, à l’intérieur de l’espace domestique, par l’affection des uns pour les autres et non par le droit.
Aristote écrit qu’à l’intérieur de la famille, le droit n’opère pas, ou bien qu’il n’opère que lorsque la fracture est consommée et que l’union du groupe est brisée. Lem echeml est la stratégie sociale qui évite d’aller vers les tribunaux qui statuent sur les divisions non pas en vue de la réconciliation mais plutôt en vue de donner à chacun son droit.
Cette expression du patrimoine social a été utilisée par Abdelmadjid Tebboune et est révélatrice de l’intention de son auteur qui considère l’Algérie comme une famille élargie et non comme une société composée d’individus qui ont des intérêts divergents. C’est le refus obsessionnel du politique sous le prétexte que le politique divise. Mais la division et la conflictualité sont inhérentes à tout groupe, et c’est le refus (politique) de reconnaître les antagonismes politiques qui mène à la violence.
La société traditionnelle avait ses mécanismes de réconciliation dans l’esprit de lem echeml: les saints, les sages, les hommes de religion… Ces mécanismes ne sont plus opérants et la société moderne, sous d’autres cieux, les a remplacés par des institutions qui encadrent la conflictualité sociale et politique. La stratégie de lem echeml dans la modernité repose sur le consensus sur la façon dont est dirigé l’Etat et sur le moyen de désignation ceux qui le dirigent. Ce consensus existe en démocratie, à travers la liberté d’expression, l’autonomie de la justice et l’alternance électorale.
On ne dirige pas une nation comme on dirige une famille. Le père et le grand-père sont obéis par affection et par respect. Quant au président, il est obéi en raison de sa légitimité électorale. Abdelmadjid Tebboune dira qu’il a été élu et qu’il a la légitimité électorale, sauf que ce n’est pas l’opinion d’une majorité de citoyens. Il ne s’agit pas seulement d’être élu, il s’agit surtout d’être représentatif d’une majorité, même éphémère, de l’opinion.
La stratégie de lem echeml ne pourra porter ses fruits que si elle poursuit l’objectif de reconstruire le champ politique avec comme perspective le transfert à l’électorat de la souveraineté nationale, exercée depuis l’indépendance, par la hiérarchie militaire.

La période 1936-1945 est déterminante dans l’histoire de la décolonisation de notre pays. C’est une période qui a élargi le fossé entre l’administration coloniale et la société algérienne. De façon obstinée, la France coloniale rejetait toute proposition de réforme susceptible de mettre en cause la suprématie de la communauté européenne sur les Algériens, suprématie consacrée et institutionnalisée par le code de l’indigénat du 28 juin 1881.Ce rejet catégorique, l’administration française l’avait de nouveau exprimé en 1936 en faisant échouer le projet Blum-Violette avec ses propositions pourtant très timides.
LE 8 MAI 1945 : LA RUPTURE
Alors qu’ils subissaient de plein fouet la famine, la misère, les épidémies, les Algériens furent mobilisés par dizaines de milliers pour libérer la France de l’occupation nazie. Ils ressentirent d’autant plus l’injustice criarde dont ils étaient victimes.C’est dans ce contexte que les manifestations du 8 mai 1945 furent organisées par le PPA (Parti du peuple algérien) et les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) pour rappeler à la France coloniale et les alliés anglo-saxons, encore présents sur le sol algérien, les revendications du peuple.
Grâce à la formidable capacité de mobilisation du PPA, des manifestations massives eurent lieu dans toute l’Algérie, sans aboutir à la répression sanglante vécue à Sétif, Guelma et Kherrata. En guise d’indignation, un mouvement insurrectionnel de grande envergure gagna toute l’Algérie dans les jours qui suivent ce jour du 8 mai 1945. Une insurrection écrasée, dans le sang et sans état d’âme, par l’armée et des milices déchaînées constituées de civils européens.Le bilan de ces massacres est difficile à établir avec précision du côté algérien, les récentes recherches parlent de 40 000 victimes. En définitive, ce bilan désastreux sur tous les plans, marque la rupture définitive entre la France coloniale et la société algérienne.Le 8 mai 1945 créa les conditions objectives d’une poussée spectaculaire du nationalisme et une accélération de la politisation des masses. Dans ce climat d’effervescence révolutionnaire, de jeunes militants du PPA montèrent au créneau, réclamèrent de leur direction jugée trop attentiste, la création d’une Organisation Spéciale pour préparer la lutte armée. Ce sont eux qu’on retrouvera à l’initiative du déclenchement de la guerre de libération le 1er novembre 1954.
AUJOURD’HUI, L’HISTOIRE CONTINUE
Il y a un lien fondamental entre les diverses luttes menées et les sacrifices consentis pour l’ensemble de notre histoire. Des luttes, au nom desquelles a été projeté l’idéal d’une Algérie libre, démocratique et sociale. Cet idéal a été trahi dès l’indépendance par le clan de Oujda (Boumediene, Ben Bella et Bouteflika) qui a pris le pouvoir par la force en s’appuyant sur la puissante armée des frontières et en menant la guerre contre les maquisards de l’intérieur et les structures issues de de la révolution.
Qu’il est triste de constater que 60 ans après l’indépendance, notre pays se retrouve dans une configuration politique et sociale qui rappelle à bien des égards la période coloniale : les citoyens algériens continuent d’être exclus de la décision politique, humiliés, délaissés, opprimés et privés de leur liberté et de leur dignité.
La violence d’Etat continue de fonctionner comme une incurable pathologie concrétisée par le mépris, le mensonge et l’oppression physique et psychologique des citoyens. Le combat pacifique engagé le 22 février 2019, s’inscrit bel et bien dans la continuité du temps historique. Il poursuit le combat inachevé pour libérer le pays et le peuple.Depuis quelques mois, le combat pacifique engagé par le Hirak traverse une période de doute, d’interrogations et de découragement. Une situation que la police politique et ses relais ne manquent pas d’exploiter pour semer la zizanie dans les rangs du Hirak, souffler sur les braises de la division, fomenter et nourrir les discordes.
Or, nous savons que les épreuves sont inhérentes à la vie des individus, des groupes humains, des sociétés, des révolutions. Il faut les accepter et les affronter avec sérénité en essayant d’en tirer les leçons.Honneur à ceux qui refusent de faire le jeu du pouvoir en se livrant à des querelles stériles, totalement étrangères au débat d’idées utile pour faire avancer le combat politique de tout un peuple martyrisé.
Honneur à ceux qui ont décidé de garder le cap avec sérénité et responsabilité dans cette période de turbulences Ils contribuent ainsi à maintenir intacte cette espérance lumineuse pour laquelle se sont sacrifiés les martyrs du 8 mai 1945 et ceux de la guerre de libération.
Jean-Louis Guigou, fondateur de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed), plaide pour une communauté euro-méditerranéenne de l’énergie.
Publié le 14 avril 2022
Le Monde
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« Tribune. La guerre en Ukraine demande une nouvelle stratégie politique, mais aussi économique et géographique. Les Européens veulent se libérer du gaz et du pétrole russes ; les Africains, qui vivent une grande distorsion entre une démographie galopante et une croissance économique modeste, ont de l’énergie et recherchent du blé et des oléagineux.
Dans cette nouvelle donne énergétique, l’Algérie a un rôle-clé à jouer. Dès 2010, l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed) est arrivé à la conclusion que la France et l’Algérie sont à la Méditerranée ce que la France et l’Allemagne furent à l’Europe. On ne peut rien faire en Méditerranée sans le retour de la confiance entre la France et l’Algérie.
Pour surmonter le passé douloureux des deux guerres mondiales, les Allemands et les Français avaient eu l’intelligence et le courage de se lier par l’énergie en créant, en 1952, la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA). Ils ont invité les autres pays européens à les rejoindre. Ce fut un succès. L’énergie est un domaine capable de déclencher une intégration régionale de grande ampleur, dans la durée. C’est ainsi qu’en 1957 fut créée la Communauté économique européenne (CEE).
Pour dépasser les traumatismes de l’histoire, il ne peut y avoir qu’un projet historique ambitieux. Pourquoi ne pas imaginer mettre en place cette communauté euro-méditerranéenne de l’énergie qui associerait, sur le long terme, des pays producteurs et des pays consommateurs ? L’idée a déjà été évoquée dans une communication conjointe de la Commission européenne et de la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité le 8 mars 2011 : une « communauté de l’Energie entre l’Union européenne et le sud de la Méditerranée s’adresserait d’abord aux pays du Maghreb et pourrait progressivement se répandre aux pays du Machrek ».
Un partenariat stratégique
Dix ans plus tard, nous n’avons pas avancé. Nous n’avons pas su nouer un partenariat stratégique entre les deux rives de la Méditerranée, fondé sur des coproductions et le partage de la valeur ajoutée. La guerre en Ukraine éclaire aujourd’hui les inconvénients lourds de l’absence d’une stratégie énergétique euro-méditerranéenne.
En moins de dix ans, la rive sud de la Méditerranée pourrait compenser, avec les hydrocarbures d’abord puis le solaire, l’énergie que nous achetons à la Russie. En échange, l’Europe s’engagerait à livrer préférentiellement aux pays du nord de l’Afrique, de l’Egypte au Maroc, les céréales et les oléagineux dont ils ont besoin tout en leur apportant un soutien pour reconstruire leur potentiel de production céréalière.
Dans cette perspective, l’Algérie, avec son riche potentiel d’énergies fossiles et solaire, sa position géographique de nœud pour un réseau de gazoducs entre l’Egypte, le Nigeria, le Sénégal et la Mauritanie et l’Europe à travers l’Italie et l’Espagne, peut devenir la « pile électrique » de l’Europe. Elle peut aussi ouvrir en profondeur le continent africain aux productions européennes grâce au projet de la route transsaharienne qui reliera les ports méditerranéens au Sahel et à l’Afrique profonde pour déboucher dans le golfe de Guinée.
Depuis plusieurs années, l’Algérie travaille en effet discrètement avec cinq autres pays africains à l’un des plus grands projets d’aménagement du territoire au monde : un corridor, véritable dorsale associant autoroutes, gazoducs, Internet et chemins de fer, reliant les ports méditerranéens (Tunisie et Algérie, notamment un port en eaux profondes à Cherchell) au port de Lagos.
Un projet mobilisateur
Traverser l’Afrique en six jours, alors que rejoindre par bateau Alger à Lagos prend trois semaines, constituerait une économie considérable, une impulsion majeure pour relier ces pays, et l’Afrique à l’Europe.Cet axe vertical nord-sud, mais aussi sud-nord entre l’Europe et l’Afrique, serait aussi un axe sud-sud (intégration régionale de l’Afrique de l’Ouest) et intégrerait économiquement l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Il créerait des emplois pour la jeunesse du Sahel dans des zones économiques spéciales.
On le comprend, les Européens doivent faire aux Africains une offre de partenariat aussi stratégique que les Chinois avec les « nouvelles routes de la soie ». La Chine pourrait être la grande gagnante de la guerre en Ukraine qui divisera l’Europe pour longtemps et lui offrira l’économie russe. Faisons en sorte qu’elle ne gagne pas aussi en Afrique.
En initiant ce triple accord euro-méditerranéen sur l’énergie, les productions agricoles et la valorisation de la Transsaharienne, l’Algérie et la France impulseraient un projet mobilisateur comme le fut naguère la CECA, offrant des perspectives de développement sur le long terme, valorisant la proximité, la complémentarité et la solidarité face aux enjeux qui nous menacent tous.
Jean-Louis Guigou est fondateur de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed).

En ce 35ème anniversaire de l’assassinat de Ali Mecili, j’ai une profonde et amicale pensée pour son épouse, Annie, cette femme admirable de courage et de dignité qui n’a jamais cessé de se battre contre l’impunité dont bénéficient les assassins de Ali Mecili.J’ai aussi une affectueuse pensée pour leurs 2 enfants Léa et Yalhane
UN COMBATTANT DE LA GUERRE DE LIBÉRATION
Ali Mecili s’est engagé très tôt dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Doué d’une intelligence brillante, d’un esprit vif, d’une extraordinaire capacité d’analyse, il connut une ascension fulgurante, en accédant rapidement au grade de lieutenant dans les services de renseignement de l’Armée de Libération Nationale.
UN OPPOSANT DE LA PREMIÈRE HEURE
Après l’indépendance, il s’oppose au coup d’état mené par le clan d’Oujda (Boumediene et Ben Bella) contre le GPRA et les institutions de la révolution algérienne. Rapidement, il rejoint Ait Ahmed et participe à la création du premier parti politique dans l’histoire de l’opposition algérienne, le FFS (Front des Forces Socialistes) en date du 29 septembre 1963.Le 17 octobre 1964, il est arrêté par l’armée de Boumediene et transféré à la prison militaire d’Oran. Libéré le premier novembre 1965, il prend la route de l’exil dès le début de l’année suivante. Homme d’éthique, de dialogue, Mecili était doté d’une exceptionnelle vision stratégique. Il a formé de nombreux militants à la culture démocratique et a été à l’initiative de plusieurs projets, notamment la création de la première Ligue de Défense des Droits de l’Homme en Algérie.
L’AVOCAT DES PAUVRES ET LE DÉFENSEUR DES CAUSES JUSTES
En 1973, Ali Mecili devient avocat et s’installe à Paris. Il consacre une bonne partie de son temps à défendre les exilés politiques de toutes origines, les sans-papiers, les travailleurs immigrés, les réfugiés politiques…Il crée avec une psychanalyste turque et d’autres militants « La Maison bleue », un lieu d’accueil pour les pauvres et les vieux chibanis. La « Maison bleue» proposait gratuitement divers services assurés par des bénévoles : écrivains publics, assistantes sociales, avocats, médecins…
L’AMI ET LE COMPAGNON LE PLUS PROCHE DE HOCINE AÏT AHMED
Dès 1962, les deux héros de la guerre de libération s’engagent pour la reconquête de l’indépendance confisquée par l’armée des frontières conduite par Boumediene. De ce combat commun, allait naitre l’une des collaborations les plus fécondes qu’il nous ait donné de voir et une amitié fusionnelle destinée à durer au-delà de la mort.
L’ASSASSINAT DE ALI MECILI
Le 7 avril 1987 Ali Mecili est assassiné de 3 balles tirées à bout portant dans l’entrée de son domicile à Paris. Le 12 juin 1987, sur la base de renseignements confidentiels très précis, la police judiciaire française arrête le présumé assassin, un certain Abdelmalek Amelou, un voyou au lourd casier judiciaire. Deux livres ont été consacrés à cet ignoble assassinat, l’un écrit par Ait Ahmed et l’autre par Michel Naudy, un immense journaliste d’investigation. Les deux livres évoquent un ordre de mission de la Sécurité militaire algérienne qui aurait été trouvé dans le domicile de Amelou Abdelmalek lors d’une perquisition menée par la police française. Malgré un important faisceau d’indices graves et concordants, le gouvernement français le réexpédie à Alger au lieu de le remettre à la justice. Depuis, ce petit voyou mène une vie de pacha en Algérie. Tout se passe comme si le pouvoir algérien était assuré de la complicité de l’Etat français et de sa complaisance pour oser commettre un crime barbare au cœur de Paris.
ALI MECILI SAVAIT QU’IL ALLAIT ÊTRE ASSASSINÉ
Ali Mecili faisait partie des rares personnes qui s’opposaient haut et fort contre l’Etat policier algérien à cette époque. Se sachant menacé, il a écrit ces lignes :«J’aurais pu mourir hier sous les balles des soldats de la colonisation, je meurs aujourd’hui sous des balles algériennes dans un pays que l’ironie de l’histoire a voulu que je connaisse après l’avoir combattu les armes à la main. Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie.»
Repose en paix camarade, ton combat est aujourd’hui repris par des millions d’Algériennes et Algériens.
Tribune de l’Algérie libre