octobre 2011
Publié le 29/09/2011 à 21:23
L’Internet est l’arme la plus redoutable des adversaires du régime baasiste.
En trois mois d’exil, c’est la troisième fois qu’il change d’appartement. Non par choix, mais par instinct de survie. À 40 ans, Omar Idlibi est un homme à abattre sur la liste noire des moukhabarat (services de renseignement) de Bachar el-Assad. Rien, à première vue, ne laisse pourtant penser que l’homme au visage fin et à la voix posée puisse présenter un danger pour le régime baasiste. En réalité, ce dissident syrien, aujourd’hui réfugié à Beyrouth, manie l’arme la plus redoutable contre le pouvoir de Damas : celle de l’Internet. « C’est notre planche de salut. Elle me permet de faire le lien entre les Syriens de l’intérieur et le monde extérieur, malgré le black-out des autorités », remarque Omar. Les yeux rivés – de jour comme de nuit – sur l’écran de son ordinateur portable, il est le porte-parole et cofondateur des LCC («Comités de coordination locaux de la révolution syrienne»), une organisation qui anime la contestation depuis plus de six mois et qui s’appuie, entre autres, sur le Web pour informer les médias étrangers – interdits de séjour en Syrie – des exactions du régime.
Quand la première manifestation éclate à Damas, le 15 mars – via un appel lancé sur Facebook – seules quelques dizaines de personnes osent descendre dans la rue. Omar en fait partie. Mais le cortège est vite interrompu par les forces de l’ordre. Arrêté, puis libéré, il ressort de prison encore plus déterminé qu’avant. « Au début, les revendications étaient limitées à des demandes telles que la fin de la corruption, des tribunaux d’exception et de la loi d’urgence. Sous l’effet de la répression, nous avons commencé à réclamer la chute du régime », raconte-t-il. Un collectif d’activistes, d’avocats et de reporters est alors créé- les fameux LCC. Très vite, des membres de la société civile rejoignent cette nouvelle organisation, avec un seul cri de ralliement : «la révolution pacifique jusqu’à la liberté et pour la justice ». D’une centaine de membres, le réseau s’élargit à quelques milliers de personnes à travers tout le pays. Objectif, selon Omar : «Maintenir la flamme du mouvement et documenter les crimes commis par le régime. » Ainsi, un des exercices consiste à trouver un mot d’ordre à chaque grand rassemblement du vendredi, jour de contestation hebdomadaire. Par souci d’équité, une page Facebook – baptisée «Syrian revolution 2011» – offre aux internautes la possibilité de déposer leurs suggestions et de voter pour le meilleur slogan. Parmi les thèmes retenus au cours de ces derniers mois, on pourra retenir «le vendredi de la dignité», «le vendredi Azadi » («liberté» en kurde) ou encore « le vendredi des enfants ». «Un véritable exercice de démocratie ! », souffle fièrement Omar.
Au cœur des manifestations
Inspirés par les révoltes iranienne, tunisiennes ou encore égyptienne, de jeunes «citoyens journalistes », équipés de leurs simples téléphones portables, s’affairent également à tout filmer : manifestations, arrestations, corps de protestataires torturés. Avec, ajoute Omar, un souci permanent à l’esprit : « recouper les informations, identifier le lieu, la source, pour prévenir les accusations de “bidonnage” et éviter les pièges tendus par le régime ou par de simples plaisantins ». En Syrie, personne n’a oublié l’incident malencontreux du blog «Gay Girl in Damascus», dont l’auteur – que les Internautes crurent, un temps, emprisonné pour ses audacieux écrits – n’était autre qu’un Américain vivant en Écosse… Une fois tournées et authentifiées, les vidéos inondent aussitôt le Web, grâce à la ruse de petits génies de l’informatique, experts en contournement des filtres imposés par le pouvoir, pour être ensuite reprises par toutes les grandes chaînes internationales.
«Du matériel satellitaire – de type Thuraya ou BGan -, acheminé clandestinement par les frontières libanaise ou jordanienne, permet également de garder le contact avec le monde extérieur malgré le blocage fréquent des communications téléphoniques et de l’Internet », précise fièrement Omar, qui a d’ailleurs pu s’évader de Syrie par le même biais. Soudain, l’activiste marque une pause en pointant du doigt son téléviseur, branché sur al-Jezira. À droite de l’écran, où défilent des images de manifestants syriens en colère, une petite vignette indique en langue arabe : «en direct de Homs». «Avec les nouveaux équipements dont on dispose, nos reporters qui se trouvent en plein cœur des manifestations peuvent désormais diffuser leurs images en direct », dit-il. Risqué ? « Oui et non !», ricane nerveusement Fadi, un cyberactiviste de Homs, contacté par Skype. «Les forces de sécurité sont tellement corrompues qu’il suffit de soudoyer un garde à la frontière pour faire entrer notre matériel. Et le comble, c’est que certains militaires se font de l’argent de poche en vendant aux activistes les vidéos qu’ils filment eux-mêmes.» En fait, concède Fadi, son inquiétude est ailleurs. « Aujourd’hui, la violence de la répression est en train de pousser certains dissidents à laisser tomber l’arme médiatique pour passer à une véritable rébellion armée. Or ce serait la porte ouverte à une guerre civile », dit-il.
LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ÉTAT-MAJOR DE L’ANP REVIENT SUR LE COUP D’ÉTAT MANQUÉ DE 1967
Comment Tahar Zbiri a été dupé
Mahdi Cherif, officier de l’ANP en retraite, ancien secrétaire général de l’état-major (1963-1967)
Ecrire, débattre, témoigner, notre pays qui a mal à son histoire a besoin d’une thérapie de vérité. Les Algériens veulent savoir qui est qui et qui a fait quoi pour leur bonheur et pour leur malheur. Tahar Zbiri et Mohamed Maarfia ont abordé, chacun selon son angle de vision, la tragédie du 14 décembre 1967. Ayant été moi-même au cœur de cet événement, j’ai décidé d’apporter mon témoignage.
Je le fais pour l’Histoire. Je le fais aussi pour mes compagnons d’armes encore de ce monde et pour mes compagnons d’infortune morts dans l’oubli et quelquefois dans le dénuement. Je narre ce qui s’est passé en ce mois de décembre 1967 en me sentant comptable devant ma conscience du sens et des poids des mots. «Les grands qui habitent encore le quartier…» (pour paraphraser Mohamed Maarfia) jugeront, texte en main, si je suis dans le cercle éclairé de la vérité ou si j’ai emprunté les tangentes obscures du mensonge.
1. «Moi ! … Moi quel qu’en soit le coût !
Ce qui s’est passé le 14 décembre 1967, lorsque les unités de l’ANP, fidèles au chef d’état-major Tahar Zbiri, ont fait mouvement vers le siège de la 1re Région militaire, a été diversement interprété. Mohamed Maarfia, dans les colonnes du Soir d’Algérie, vient de s’exprimer sur le sujet. Tous les protagonistes de ce tragique événement auront apprécié — j’en suis sûr — l’approche dépassionnée, impartiale de ce dernier. Le silence de Maarfia, ainsi que celui des autres acteurs, sur ce qui est arrivé aux «conjurés» après l’échec du mouvement, est une bonne chose. Ne pas en parler n’est nullement de l’autocensure, mais plutôt le respect de sa propre dignité et un acte de foi dans une Algérie future telle que nous l’avons rêvée. Tout à l’heure, je n’évoquerai qu’un seul épisode du long calvaire qui fut le nôtre, non pour étaler des plaies et des douleurs, mais pour dire la grandeur de notre peuple. Oui, la politique est partout violente. Mais chez nous elle a été violente, parce que celui «qui tenait le haut du pavé» avait défini une règle de jeu fondée sur un théorème unique : «Moi… ! Moi, quel qu’en soit le coût !» Mohamed Maarfia s’est longuement étalé sur l’itinéraire de Houari Boumediène. Il a évoqué l’homme et ses procédés. Houari Boumediène avait une soif inextinguible, incommensurable du pouvoir. H. Boumediène était un homme différent à chacune des étapes qu’il a franchies dans sa lente ascension vers le sommet. Les mots, le masque du visage (les masques), les attitudes lui ont, à chaque fois, composé un personnage nouveau. Cette aspiration inhumaine à devenir le maître absolu a généré l’étrange alchimie qui a élaboré ces métamorphoses. Ceux qui l’ont observé au moment des coups d’Etat successifs qu’il a perpétrés tout au long de sa carrière ont mesuré — quelques fois à leur grand dam — le Boumediène de l’avant-événement et le Boumediène de l’après-événement. Les hommes qu’il vaincra le 14 décembre 1967 ont été victimes de la composition d’images de l’avant-19 juin : celle d’un responsable mû par le souci d’épargner à son peuple les effets du pouvoir personnel, sans restriction ni limite de Ben Bella. Les vaincus auront tout le loisir de découvrir le vrai Boumediène, sans la feuille de vigne des faux semblants. Pour l’honneur de l’Algérie, s’interdire d’évoquer le goulag qui fut notre lot après l’échec est un principe que nous respecterons toujours. L’épisode qui va suivre n’est pas rapporté dans le but de se «victimiser » pour quêter des compassions ou pour vilipender davantage le régime qui s’est dénudé après le 14 décembre, la toile, trop longtemps blanche de ce régime, est déjà sur le chevalet de l’Histoire. L’Histoire ira jusqu’au bout. J’en appelle à nos chercheurs, à nos «thésards» pour aller au fond des choses afin que le noir apparaisse, afin que justice soit rendue à l’Algérie. Un peuple a besoin de hauts faits qui exaltent ses vertus et qu’il peut avec fierté graver sur le marbre de sa saga parce qu’il participe au ciment de la nation. Un de ces exemples nous vient de la population de la région de Bouira. Le 8 juillet 1968, les familles de tous les officiers incarcérés ont reçu une notification d’expulsion du territoire de la wilaya d’Alger exécutoire immédiatement (voir ci-contre les ordres d’expulsion, l’un concernant ma famille et l’autre celles du 1er bataillon de chars, toutes les autres familles ont reçu les mêmes notifications). Ces familles débarquées des camions de Ahmed Bencherif (le gendarme) sur le bas-côté de la route, près de Bouira, suscitèrent un extraordinaire élan de solidarité de la part de la population. Je rends particulièrement hommage à un homme qui s’est mobilisé et qui a mobilisé des citoyens, pour nourrir, vêtir et transporter les femmes, les enfants, les bébés et les vieillards jetés sauvagement dans la nature. J’ai nommé le moudjahid Saâd Benguerrah, que Dieu ait son âme. J’aurai tout le loisir de philosopher sur la nature humaine. Ce qui différencie l’homme de la bête est paraît-il la faculté de penser, que le lecteur me permette d’ajouter une autre définition… quand la gratitude cesse d’être une valeur humaine, apparaît le rictus de la bête ! Voilà donc un homme auquel nous avons construit un boulevard, que nous avons soutenu, aidé et auquel nous avons plusieurs fois sauvé la vie (j’en parlerais peut-être un jour), qui s’attaque avec une incommensurable haine à nos femmes et à nos enfants. Etrangement, au fond de la cellule, j’ai eu comme un éclair : la certitude de sa petitesse et de son infinie distance à l’Algérie. Les expulsions cesseront lorsque Djelloul Khatib, interpellé par des officiers — y compris de la SM —, indigné par le traitement infligé à des innocents, passant outre à l’obstruction de Chabou, exposera à Houari Boumediène le mécontentement qui s’était fait jour. H. Boumediène, dans la seule ligne rouge était l’état d’esprit de l’ANP, autorisera Djelloul Khatib à faire cesser la chasse aux femmes et aux enfants. La répression contre les membres adultes de nos familles continuera de plus belle ; ainsi, mon frère Amor (actuellement bâtonnier au barreau de Batna) sera-t-il arrêté et torturé alors qu’il n’était ni de près ni de loin impliqué dans l’affaire. J’aimerais mentionner un acte d’amitié et de courage de la part de mon compagnon Abdennour Bekka, lequel au moment du départ forcé de mes enfants a offert à mon jeune fils une bicyclette. Pourquoi rapporter un tel détail ? Parce qu’un homme n’oublie jamais les fortes émotions qu’il a ressenties au pied de certains murs. Je viens d’employer le mot courage. A l’époque, le simple fait de montrer par un signe ou par un geste de l’amitié à notre égard était considéré comme une atteinte à la sûreté de l’Etat.
2. Les vraies raisons du 14 décembre 1967
a. La fable de la catégorisation des moudjahidine
Mohamed Maarfia s’est étalé longuement sur les causes du 14 décembre. Je confirme à mon tour que le chef d’état-major n’a jamais catégorisé les moudjahidine selon les écoles ou les parcours. Plus d’une fois, il est vrai, il avait haussé le ton avec A. Chabou, secrétaire général du MDN, lequel avait une propension facile à vouloir tout régenter au sein de l’ANP et qui devenait de jour en jour incontournable, que ce soit pour la nomination d’un caporal, pour l’affectation d’un officier ou l’allocation d’un budget. Cet activisme, qui souvent dégénérait en immixtion dans l’aire de compétences des autres, indisposait, non seulement le chef d’état-major, mais également les responsables de régions qui s’en plaignaient souvent à H. Boumediène. Machiavélique, ce dernier n’avait jamais défini d’une façon nette les prérogatives de chaque structure mettant souvent dans l’embarras des chefs de région ou des commandants d’unité qui recevaient des ordres contradictoires. Tahar Zbiri avait une approche plus humaine, plus fraternelle lorsqu’il s’agissait de la démobilisation des anciens. Chabou n’ayant pas eu le même parcours historique que T. Zbiri n’avait aucun scrupule à jeter par-dessus bord des contingents entiers de moudjahidine. Il est vrai que le «délestage» était nécessaire, mais il y avait la manière. C’était le moins qu’on pouvait consentir. Chacun dans l’ANP se souvient comment, à une époque plus récente, des officiers en fin de carrière ont été admis à la retraite. La façon dont a été démobilisé Mohamed Attailia et d’autres moudjahidine est à cet égard significative de ce que le commandement peut faire quand il le veut. Il est vrai que celui qui a mis fin à la carrière de ces vétérans, avec le respect et les égards qu’ils méritent, n’était pas le fils d’un officier spahi brutal, cassant et méprisant. Cette catégorisation est un faux problème. Les mercenaires (qui se comptent sur les doigts d’une seule main) qui étaient autour de Chabou l’ont utilisé pour leur cause propre : avoir davantage de pouvoir et de privilèges. Les autres, tous les autres, nous les avons toujours considérés comme une partie intégrante de nous-mêmes. Ils le savent. Ils l’ont toujours su. Trêve donc d’amalgames et de mensonges.
b. La feuille de route de Tahar Zbiri
La feuille de route de Tahar Zbiri était fondamentalement politique. Elle voulait que le CR joue pleinement son rôle de direction suprême. Pour jouer ce rôle, il était nécessaire que soient définies d’abord des règles de fonctionnement simples : qui a qualité pour réunir ce conseil ? Avec quels quorums ses décisions sont adoptées ? Où est-il logé ? De quel secrétariat dispose-t-il pour sa vie quotidienne ? Après deux années de fonctionnement chaotique, des incidents, des faits accomplis à répétition et surtout de l’omnipotence de son président, Zbiri tente d’obtenir une réunion plénière de ce CR pour :
– analyser la situation générale du pays, deux ans après l’éviction de Ben Bella ;
– étudier les raisons qui ont empêché la concrétisation des points contenus dans la proclamation du 19 juin ;
– prendre toutes les mesures afin que le pays soit doté d’institutions légitimes grâce au vote libre des Algériens ;
– veiller à ce que tous les changements soient faits dans un esprit de fraternité et de confiance ;
– garder à l’esprit que l’exercice de la politique n’a de sens que si sa finalité est le service de l’Algérie.
Si les PV des réunions du Conseil de la révolution sont un jour publiés, on découvrira quelles étaient les idées du chef d’état-major pour sortir définitivement l’Algérie de l’ère de l’improvisation, des transitions et du pouvoir personnel.
c. La réaction de Houari Boumediène
Houari Boumediène, décidé à gouverner selon son bon plaisir, usera de divers stratagèmes pour gagner du temps afin de se préparer militairement pour l’épreuve de force qui lui permettrait de conforter son pouvoir personnel. Il promettra à la majorité des chefs de région un règlement politique pourvu qu’ils obtiennent du chef d’état-major qu’il évacue de la capitale les forces qui lui sont fidèles.
3. 19 novembre 1967 (la journée des dupes)
A la lecture des contributions de Mohamed Maarfia, et en lisant les mémoires de Tahar Zbiri, on peut s’étonner de la naïveté de ce dernier qui semble s’être laissé manipuler par ce redoutable tacticien qu’était H. Boumediène. Mohamed Maarfia a omis de rapporter un événement d’une extrême importance qui explique l’attitude de Tahar Zbiri. Il s’agit de la réunion du 19 novembre 1967, tenue dans l’enceinte de l’Académie interarmes de Cherchell et à laquelle j’ai personnellement assisté, et dont j’ai dressé procès-verbal. Les officiers supérieurs présents étaient : Tahar Zbiri, chef d’état-major, Saïd Abid, chef de la 1re Région militaire ; le colonel Abbès, directeur de l’Académie militaire ; Abderrahmane Bensalem, chef du quartier général et enfin Mohamed Salah Yahyaoui, chef de la 3e Région militaire. Le commandant Saïd Abid a ouvert la séance en affirmant que les chefs des autres régions militaires lui avaient donné mandat pour s’engager en leur nom (Chadli Bendjedid et A. B. Abdelghani). En substance, au cours de cette réunion, tous, je dis bien tous les grands dignitaires de l’armée avaient pris l’engagement solennel d’appuyer les revendications du chef d’état-major et de les appuyer, si nécessaire militairement, dans le cas où H. Boumediène manquerait à la parole qu’il leur a donnée de réunir le Conseil de la révolution sans exclure personne afin de faire passer dans les actes les engagements pris le 19 juin. Cette promesse de H. Boumediène était (nous venons de le voir) assortie d’un souhait : faire sortir d’Alger le 1er bataillon de chars afin de «décongestionner l’atmosphère et pouvoir travailler dans le calme et la sérénité». On sait ce qu’il est advenu de ces belles paroles une fois les forces fidèles au chef d’état-major évacuées sur El- Asnam. Le lecteur pourra s’étonner de la crédulité de T. Zbiri qui s’est laissé désarmer sur de simples belles paroles. Il faut, cependant, tenir compte de la volonté du chef d’état-major de tout tenter pour éviter l’effusion de sang et de donner toutes ses chances au dialogue. Il ne voulait à aucun prix que le mouvement dont il était l’initiateur soit suspecté d’être de nature putschiste. Il faut également considérer que les militaires qui ont promis d’agir étaient soit ses adjoints à l’état-major (A. Bensalem et Abbès) soit des hommes qui lui devaient leur grade (M. S. Yahyaoui) ou bien qui, pendant des mois, l’avaient harcelé pour qu’il prenne une initiative (Saïd Abid). Passer outre, douter de leur parole aurait signifié pour Zbiri prendre immédiatement le parti d’agir seul en recourant au coup de force. Quelque temps plus tard, le 13 décembre, T. Zbiri doit se rendre à l’évidence : Boumediène ne cédera sur rien. Son refus de tenir compte de la volonté de la majorité des membres du conseil de la révolution s’apparente à un coup d’Etat. C’est un coup d’état ! Le nième de sa carrière !
4. Alea jacta est…
Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1967, le chef d’état-major décide de passer outre l’obstruction et de provoquer une réunion du Conseil de la révolution à Blida sous la protection des unités de l’armée qui lui sont fidèles. Les membres du Conseil de la révolution prévenus commencent à arriver à Blida. Le colonel Hassen est déjà aux côtés de Zbiri. Salah Boubnider se trouve au siège de la mouhafadha du FLN. Mohand Oulhadj prend le départ au matin du 14, mais arrêté à un barrage, il est contraint de rebrousser chemin. Ali Mendjeli, que je suis allé personnellement inviter à rejoindre les autres, argue de la peur d’être reconnu et arrêté pour proposer, étrangement, une dernière tentative de conciliation avec Boumediène, alors que c’était lui qui avait accéléré la dynamique de la crise.
– Mais les chars ont fait mouvement ? ai-je répondu.
– Peu importe ! reprit-il.
– Pour recueillir le travail des autres ? l’ai-je cinglé.
– Je crains d’être arrêté en cours de route, je préfère attendre que les troupes arrivent à Alger avant de me faire voir.
Echange surréaliste. J’ai eu comme un vertige, est-ce bien l’homme qui, la veille encore, fulminait contre le régime et plaidait pour le recours à la force ? me suis-je demandé. En ce qui concerne cette réunion du Conseil de la révolution, j’affirme que tous les membres de ce directoire étaient d’accord pour la tenir, sauf Ahmed Medeghri, Abdallah Belhouchet, Ahmed Bencherif, Houari Boumediène et A. Chabou bien sûr.
5. Le pont de Bouroumi
L’échec militaire a des causes politiques et psychologiques. La décision prise dans l’urgence de faire converger les unités vers Blida après la période de «décontraction» due à la conviction que tout était rentré dans l’ordre (après que les blindés de Tahar Zbiri eurent quitté Alger) n’a pas permis de mettre en place les coordinations indispensables pour une telle opération. En face, les parades étaient préparées depuis longtemps par A. Chabou. Sur le pont de Bouroumi, à quelques kilomètres de Mouzaïa, en route vers Blida, les unités blindées et deux bataillons des forces terrestres ont fait leur jonction. Ils attendent Zbiri. En face, Rachid Medouni, Cherif Djoghri et Mustapha Seïs, respectivement directeur du génie militaire, directeur de l’intendance et directeur de la DASC (Direction de l’administration et des services communs) ont positionné les élèves des écoles du génie, du matériel et des transmissions. Ces jeunes gens ont été ramenés sous le prétexte du tournage d’un film ! Les élèves du génie ouvrent le feu sur les chars du 1er Bataillon, croyant tirer à blanc. La riposte d’un BTR coûtât la vie à deux adjudants et fit quelques blessés. Les jeunes djounoud prirent la fuite pour se positionner un peu plus loin. A 7h30, le 15 décembre, Slimane Hoffman, à partir de la tour de contrôle de l’aéroport militaire de Boufarik, a le premier écho de l’intervention des MIG qu’il vient de lancer sur la colonne blindée. Un des avions piloté non par des instructeurs russes mais bel et bien par un officier algérien a fait un massacre dans les rangs des jeunes élèves de l’école de génie militaire : 63 morts ! Les MIG 17 et les MIG 21 qui sont intervenus ont une puissance de feu terrifiante. Elle ne fut pas utilisée contre les forces du chef d’état-major, ce qui provoquera la fureur de Slimane Hoffman : «Vous n’êtes que des biffins, pas des pilotes !» leur lancera-t-il. Plus tard, Hoffman préparera des dossiers pour faire passer certains des pilotes devant le tribunal militaire. La plainte n’aboutira pas de crainte de démontrer que les pilotes algériens avaient refusé de tirer sur leurs frères de l’ANP. De toute façon, le retard mis dans l’occupation du siège de la 1re Région militaire a été l’élément déterminant de l’échec. Le 15 décembre tout était joué. Lorsque Tahar Zbiri, guidé par un cadre de la Wilaya IV historique et accompagné par Mohamed Maarfia, rejoindra par des chemins de traverse ses unités qui s’étaient positionnées sur le pont de Bouroumi et qu’il constatera le massacre fait dans les rangs des élèves de l’école du génie postés là et offerts en cible aux MIG pour montrer comment «Zbiri et ses complices assassinent les fils du peuple» ; lorsqu’il évaluera ce que coûtera la confrontation à la population civile et aux forces de l’ANP d’un côté comme de l’autre, il donnera l’ordre d’arrêter la progression et il dira en substance : «Le sang que Boumediène a versé retombera sur sa tête. Quant à moi, j’assume ma part de responsabilité !»
6. Un juge d’instruction atypique
Après l’échec du mouvement, cette implication de la majorité des membres du Conseil de la révolution dans le mouvement de redressement lancé par le chef d’état-major a été mise en évidence par l’instruction menée par le lieutenant Mohamed Touati. Ce dernier, prenant courageusement le contre-pied de la vérité officielle, a remis les choses à l’endroit en convoquant dans son bureau les personnalités qui étaient du côté de Zbiri, essentiellement les anciens chefs de wilaya. Les autres, de Draia à Abdelghani en passant par A. Bensalem et Abbès ont fait l’objet d’enquêtes internes plus ou moins discrètes. Nous fûmes longuement interrogés à leur sujet par la SM. Lorsque s’abattit sur moi le silence strident du cachot et la morsure des fers aux poignets, un autre moi-même, l’idéaliste hier encore éperdu d’illusions, refusant l’insoutenable évidence, interrogera le juge :
– Qu’est-ce que la justice ? Pourquoi les mêmes hommes qui ont fait le 19 juin, qui a renversé un président élu et qui ont été félicités, sont-ils aujourd’hui traînés devant vous ? Vieille question… vieux dilemme !… En élargissant le champ d’investigation, Mohamed Touati a rompu l’isolement des officiers incarcérés. «Le quarteron d’officiers ignares liés par des liens tribaux » deviendra la crise du Conseil de la révolution, une affaire politique majeure. Menée en son âme et conscience par Touati, cette instruction probe permettra aux avocats de la défense de plaider un dossier autre que celui concocté dans le bureau de Chabou : ils plaideront le dossier de jeunes officiers qui voulaient simplement remettre de l’ordre dans leur pays. L’explication du «mouvement fomenté par des officiers ignares» a eu la vie longue, à telle enseigne que Chadli Bendjedid (qui s’y connaît) la reprendra à son compte au cours d’une de ses interventions publiques (colloque consacré à Amara Bouglez à Tarf ). L’ancien président de la République se félicitera à cette occasion de l’échec du mouvement du 14 décembre, lequel, a-t-il affirmé, «aurait conduit le pays à la catastrophe s’il avait réussi». Je dirai, pour ma part, que si la dictature d’un clan arrogant et brutal avait pu être évitée, en 67, l’Algérie se serait épargnée octobre 88, la faillite économique, le salafisme, la déconfiture diplomatique, la corruption généralisée et le terrorisme ravageur. Y a-t-il catastrophe plus grande que celle-là, Monsieur le président ? Une image m’est restée de l’ancien chef de la 2e Région militaire (roi de la République lorsque l’Algérie était devenue le pays des aveugles) celle du jour où il a fait une inspection dans l’enceinte de la sinistre prison de Sidi El Houari, à Oran. Passant droit et raide devant les moudjahidine dont certains étaient ses compagnons à la base de l’Est, il n’eut pas un mot de sympathie ou de compassion. Au contraire, sur son ordre, le soir même, on nous replongera dans l’horreur des cellules suintantes d’eau dont Mohamed Touati nous avait tirés. Je ne peux clore ce paragraphe sans rendre hommage au courage de ces avocats et en particulier de Aziz Benmiloud et de Ali Haroun (je suis sûr que Aziz Benmiloud continue de plaider pour les innocents à la droite du Seigneur. Paix à sa grande âme !). Quant à Ali Haroun, exemple de la constance dans la défense du droit de l’Algérie à être le pays des droits de l’homme, il a prononcé une sentence prophétique : «En condamnant ces jeunes officiers, vous condamnerez l’Algérie à la dictature et à la ruine morale !» Cinquante ans plus tard, où on en est-on ?
M. C.
par Reghis Rabah*, Le Quotidien d’Oran, 20 octobre 2011
Ces derniers mois, le langage des pouvoirs publics envers ses entreprises a changé. Ceci a été confirmé lors de la dernière tripartite. C’est ainsi que le gouvernement Ouyahia, il y n’a pas si longtemps faisait l’éloge du secteur public jusqu’à donner l’impression d’un retour au dirigisme, affiche maintenant une position totalement paradoxale. Il ne fera plus de discrimination dans son soutien entre entreprise publique et privée. L’Etat trouve que les 28 milliards de dollars consentis pour l’assainissement des entreprises publiques ajoutés aux 22 milliards qui ont servis à l’effacement des dettes depuis 1971, n’ont finalement donné aucun résultat tangible. L’autorisation donnée au trésor public dans les dispositions de la loi des finances de 2009 relatives à l’assainissement des entreprises publiques est en voie d’être revue. Ceci n’est autre qu’un désengagement net des pouvoirs publiques pour favoriser le déclin du secteur industriel et avec lui partira le rêve de l’après pétrole à travers la capitalisation des expériences consolidées depuis l’indépendance de l’Algérie dans les activités pharmaceutiques, mécaniques, BTP, transports, services et autres. Pourtant, ces entreprises ont toujours suivies à la lettre les orientations de la politique économique édictée d’en haut. Cette démarche a fait d’elles un instrument de l’Etat avec une gestion du type administrative et routinière. Elles ont assumé tant bien que mal les contradictions entre les objectifs économiques et politiques qu’on leur fixait et supporté le sureffectif, résultant de la politique du plein emploi prônée depuis le début de l’indépendance. Le printemps arabe ayant écarté l’approche héréditaire du maintien du régime, la tendance qui va l’emporter se dessine autour des pôles des grandes entreprises privées qui raflent actuellement tous les marchés des activités de BTP, électroniques et les activités tertiaires diverses. La «thailandisation» accélérée du système économique est annoncée et avec la complicité de l’Etat en tant que pourvoyeur principal. Cette situation se soldera par la fermeture des entreprises et les licenciements massifs qui va encore une fois entraîner le pays vers des difficultés inextricables qui retardera son décollage de plusieurs années. Le débat stérile et le tohu bohu se généraliseront pendant que le blanchiment d’argent et la corruption gonfleront le capital privé et affaibliront l’autorité de l’Etat. Pendant que ces nouveaux riches s’arrangent avec la complicité du pouvoir pour s’incruster dans le rouage économique en fixant leurs lois, l’économie algérienne s’affaiblira et accentuera sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur.
Une entreprise publique qui part sera vite remplacée par un satellite d’une multinationale. Les chiffres officiels sont là pour confirmer cette tendance. La contribution hors hydrocarbures dans le fonctionnement de l’Etat a chuté de prés de 13% pendant les neuf premiers mois de l’année 2011 pour passer de 54,8% à 42,1%. Monsieur Laksaci a confirmé devant les députés que les hydrocarbures continuent à peser de tout leur poids dans lu budget de fonctionnement de l’Etat avec de 57,9%.la fragilité et la vulnérabilité de l’économie nationale devient chronique mais n’inquiète personne. A chaque fois que les experts tirent la sonnette d’alarme, les responsables brandissent les avoirs à l’étranger et les réserves des hydrocarbures. Si l’on se tient aux chiffres fournis par la revue de BP (British Petroleum) très crédible dans ce domaine, l’Algérie deviendra un importateur net en 2028 mais commencera à connaître des difficultés pour sa propre consommation à partir de 2020. Chaque année perdue dans le verbiage sera fatidique pour les générations futures. La destinée des avoirs financiers qui se situent à la date d’aujourd’hui à 173,35 milliards de dollars font l’objet d’une contreverse sur leur rentabilité en comparaison avec la perte due à l’inflation. Ceci a été largement relaté dans la presse par de nombreux et éminents économistes. Attardons-nous sur la notion de réserve des hydrocarbures qui est devenue un fond de commerce pour de nombreux pays. Elles sont valorisées ou dépréciées en fonction de leurs propres intérêts. Et à chaque fois qu’elles sont évoquées, une polémique est relancée sur les chiffres avancés sans pour autant donner aux citoyens un niveau approximatif de leurs richesses en nombre d’unités ou en années de vie. Qu’est ce que les réserves ? Comment sont estimées ? Qui a compétence de les déterminer ? Que signifient exactement les déclarations des responsables du secteur de l’énergie et des mines selon lesquelles nos réserves se situeraient au même niveau de celui de 1971 ? Questions importantes que le citoyen lambda souhaite connaître pour suivre l’évolution des richesses de son pays. D’abord, il y a plusieurs types de réserves :
-Les réserves prouvées : C’est la quantité d’hydrocarbures qu’on récupère avec certitude dans les conditions techniques et économiques actuelles. Cela voudrait dire qu’on est assuré de leur production et si l’on opte pour une approche probabilistique, on les situerait dans la fourchette des 90-95%. Si les gisements sont développés alors ils sont prêts à produire mais s’ils ne le sont pas, ils nécessitent des investissements considérables. Les dernières découvertes 2008/2011 en Algérie sont encore au stade de délinéation.
-Les réserves probables : C’est la quantité d’hydrocarbures additionnelle que les informations géologiques et techniques permettent d’envisager de récupérer dans un futur immédiat. Même si l’on compte raisonnablement sur leur récupération, elles restent tout de même dépendantes des conditions techniques et économiques futures, (immédiat ou pas).
-Les réserves possibles : Ce ne sont que des estimations de quantités additionnelles d’hydrocarbures portant sur des gisements aujourd’hui inconnus ainsi que le pétrole non conventionnel. Ces réserves se situeraient dans une fourchette probabilistique de 5 à 10 % et dépendent entièrement des conditions aussi bien techniques qu’économiques futures.
Le principe est qu’au fur et à meure du déroulement du programme de développement d’un gisement, les réserves possibles passent successivement à celles probables puis prouvés. Toutes ces réserves sont dites «récupérables». Les Américains du Nord donnent uniquement les prouvées, les Russes sanctionnent sévèrement celui qui les divulgue sans l’autorisation de l’Etat et le reste du monde les calcule de la manière suivante : 100% des Prouvées auxquelles on ajoute 50% des Probables et 25% des Possibles.
Déclarer que nos réserves sont au niveau de celles de 1971, en dépit de leur exploitation depuis cette date à ce jour, est une manière implicite d’envoyer un message fort pour dire que les responsables du secteur ont fait un effort énorme de découverte pour reconstituer le stock des réserves, et donc maîtrise la gestion des activités des ressources principales qui font vivre tout le pays. Malheureusement ce n’est du tout le cas.Il a été établi de part le monde et l’Algérie n’en fait pas exception qu’on a consommé plus qu’on en a découvert et pourtant les réserves ont bel et bien augmenté depuis le début de la décennie 70, pourquoi et comment ?
D’abord il n’y a pas eu de découverte de gisements géants comme ceux découverts par le passé. Même la récente découverte brésilienne d’un gisement de 33 milliards de barils n’est qu’au stade hypothétique si ce n’est pas un jeu d’entreprise pour augmenter la valeur de ses actions. Cette reconstitution de réserves s’explique d’une part par l’avancée énorme des conditions techniques. On pénètre mieux le gisement par le forage horizontal et on délimite mieux les contours de la structure grâce à la sismique 3D. Ceci a fait que le coefficient de récupération des quantités dans le sous sol est passé de 25 à 35%.En d’autre termes on récupère plus que par le passé. D’autre part les conditions économiques avec un baril à plus de 100 dollars a rendu possible l’exploitation des gisements marginaux qui étaient auparavant trop chers à produire. Ces quantités contribuent aussi à la reconstitution des stocks. Or que ce soit dans l’un ou l’autre cas, où se situe le mérite des responsables de ce secteur en Algérie ? L’évolution des techniques est l’œuvre de l’expertise des grandes sociétés pétrolières et parapétrolières, le prix dépend de la fluctuation de la monnaie de l’oncle Sam ?
Les responsables de Sonatrach ne ratent pas l’occasion de se gargariser avec les résultats en milliards de dollars, qu’ont-ils fait pour atteindre ces performances ? Pourquoi ne parle t-on pas des scandales qui ont coûté des pertes énormes, de BRC, de celui des pièces de rechange, de la déstructuration des pôles de recherche comme l’IAP, de l’exode des cadres vers les entreprises étrangères et des passations douteux des marchés etc. Le programme d’investissement de l’entreprise pour ramener la production à plus de 1,4 millions de baril jour n’est pas partagé par tout le monde. En effet, à quoi bon produire plus, certainement pour exporter plus, mais à quoi servirait-il d’engranger milliard après milliard lorsque dans le même temps on est en panne d’une vision claire pour que ces sommes profitent au développement des autres secteurs. Pour le moment, on constate avec regret que c’est la population qui supporte seule les échecs répétés de cette navigation à vue. Quant à la liste des projets qui tentent d’étayer l’offensive de Sonatrach à l’international, ce ne sont pour le moment que des sorties de capitaux, il faut attendre au moins 3 à 5 ans pour commencer à récupérer les coûts investis et plus pour espérer des bénéfices. Si l’on se réfère au projet de création de la filiale qui devait commercialiser le gaz en Europe et les déboires qu’elle a rencontré avec les autres entreprises européennes et la Commission de l’Energie de la CEE, on aura un échantillon claire des études d’investissement que fait cette entreprise à l’international.
Comment pourrait-on adhérer à une démarche qui ne cesse d’accumuler des contradictions. On se rappelle la loi sur les hydrocarbures et son revirement. Il n’y a pas si longtemps, on soutenait que l’OPEP du Gaz n’est pas techniquement possible à cause de l’indexation du prix du gaz sur le brut, maintenant non seulement on arrête les contrats gaziers long terme mais on admet la possibilité de se constituer en oligopole pour défendre les prix gaz. Il est clair que les responsables s’accommodent des avantages qu’offre la rente pétrolière et ne veulent faire aucun effort de créativité. A se demander qui résistent aux changements ? Est-ce la population vis à vis des reformes ou les responsables vis-à-vis du système ? Que vise cette sortie médiatique envers les entreprises publiques ? L’attente langoureuse d’une décision du président de la République absent de la scène politique, n’est-elle pas par hasard en train de pousser son clan à la panique ? La succession n’est-elle pas ouverte dans le sérail ? Ce qui est certain, c’est qu’on est en phase de perdre quelques années encore dans des débats tape-à-l’oeil : l’ouverture du champ audiovisuel va-t-elle réellement contribuer à la démocratisation du système ? L’empreinte digitale du votant limitera t-elle la fraude électorale? Le quota des femmes que le code de la famille maintient mineures à vie améliorera t-il la gouvernance ? Peut-on faire du neuf avec du vieux ? Pour le moment l’article 93 du code électoral vient d’être supprimé et renforce ainsi l’opportunisme. Donc on pédale à vide pendant que les réserves pétrolières s’épuisent
* Consultant, économiste pétrolier
L’AFFAIRE DES CONTRATS DGSN-ABM JUGÉE HIER
Oultache : “Tout le monde savait”
Par : Nissa HAMMADI, Liberté, 20 octobre 2011
Quand la juge lui demande s’il savait avant de conclure ces marchés de gré à gré que son gendre était actionnaire dans la société ABM, il rétorque qu’il était seulement au courant qu’il travaillait dans cette société.
Coup d’éclat hier durant l’audience consacrée à l’affaire DGSN-ABM. La défense de l’ex-chef de l’unité aérienne de la direction générale de la Sûreté nationale, Oultache Chouaïb, accusé de malversation et trafic d’influence au profit de la société Algerian Business Multimedia a demandé la récusation de la magistrate en charge de ce dossier pour soustraction de documents et de pièces de procédures.
Cette demande, introduite lundi dernier, a été vraisemblablement rejetée puisque après une courte suspension de la séance, la présidente de l’audience annonce l’ouverture du procès. Aux côtés d’Oultache dans le box des accusés, cinq autres détenus, soit quatre responsables de la société Algerian Business Multimedia (ABM), leader de la distribution informatique en Algérie, ainsi que l’ex-directeur de l’administration générale de la DGSN. Au total, vingt-cinq personnes — certaines en liberté provisoire —, dont dix-neuf fonctionnaires de police, doivent répondre des chefs d’inculpation de passation de marchés publics en violation de la législation, dilapidation de deniers publics et trafic d’influence.
Me Bouitaoune, avocat de Sator, gendre d’Oultache et actionnaire de la société ABM, revient sur le motif de la récusation de la magistrate. “Cela remonte à la troisième audience. La défense a réclamé pour une énième fois le rapport de l’inspection générale de la DGSN sur lequel est basée toute l’inculpation. Document d’ailleurs qu’elle avait déjà demandé quand l’affaire était en instruction.
Il faut être clair, soit ce rapport il existe et on le remet aux avocats, soit il n’existe pas et on prend acte de cela. Car, pour l’instant, les faits reprochés à mon client ne reposent sur aucun élément juridique. Il est poursuivi parce qu’il est seulement le gendre d’Oultache.” Selon Me Bouitaoune, il est reproché aux accusés principalement la conclusion de deux marchés : l’un portant sur un peu plus de 10 000 onduleurs et l’autre sur les consommables. “Le juge d’instruction a été incapable de prouver que ces marchés sont irréguliers puisqu’ils ont été approuvés par la commission nationale des marchés et supervisés par le contrôleur du Trésor public qui a donné son approbation. Donc, il y a une contradiction entre les pièces du dossier et les poursuites.” De son côté, l’avocat de l’ex-chef de l’unité aérienne de la direction générale de la Sûreté nationale a indiqué, à l’ouverture du procès, que la soustraction des pièces
de procédures est un délit qui rend les accusations caduques et de ce fait il a demandé l’annulation des poursuites judiciaires contre les accusés.
“Zerhouni m’a dit : De quoi tu te mêles ?”
Oultache a été le premier à être entendu par la juge. Coutume sombre, chemise blanche et sa légendaire moustache bien taillée, il commence d’emblée par dire : “Oui, j’ai beaucoup de choses à révéler. Ce sont les meilleurs éléments de la police qui sont accusés dans cette affaire. C’e sont eux qui ont fait face aux dinosaures de la DGSN.” Oultache revient ensuite longuement sur la genèse du projet de modernisation et d’informatisation des services de la police ainsi que sur les conditions de passation de marchés portant sur des équipements informatiques entre la direction générale de la Sûreté nationale et la société ABM. “Le DGSN était constamment mis au courant. Tous les soirs avant de rentrer chez lui, il passait prendre le café dans le bureau du DAG. Parfois, j’y étais.
Bouteflika aussi était séduit par la présentation du projet de modernisation des moyens de communication, de transmissions et d’information de la police et a approuvé son contenu. Seul le ministre
de l’intérieur de l’époque est entré
dans une colère noire quand il a appris l’existence de ce projet de modernisation, car il voulait l’attribuer à des sociétés étrangères ; alors qu’on a nos compétences. Il m’a téléphoné pour me dire de quoi tu te mêles.”
Oultache très serein poursuit : “le 30 janvier 2010, c’était la panique chez les dinosaures. C’était le jour de la généralisation de la transmission électronique de la DGSN. Cela a dérangé car il y a des directeurs centraux qui ont un niveau CAP. Je tiens à dire que ceux qui ont conduit le projet de modernisation des moyens d’information et de communication de la DGSN sont des patriotes. Ils ont fait faire à cette institution un saut de 30 ans.” Quand la juge lui demande s’il savait avant de conclure ces marchés de gré à gré que son gendre Sator était actionnaire dans la société ABM, il rétorque qu’il était seulement au courant qu’il travaillait dans cette société. “J’avais avec lui des relations protocolaires. Je le rencontrais furtivement quand il venait à la maison car je rentre généralement vers 23h.” À la question de la magistrate de savoir, s’il avait informé feu Ali Tounsi, que Sator était son genre, il répond : “Il était au courant. Je l’ai invité au mariage. Il y a des photos qui le prouvent.” Oultache jette un pavé dans la mare en soutenant qu’il avait lui-même demandé à ce que l’inspection générale de la DGSN ouvre une enquête sur la régularité ou non des marchés passés avec ABM.
Il enfonce encore le clou en affirmant qu’il avait appris qu’il était poursuivi pour transactions douteuses que sur son lit d’hôpital où il était soigné pour les blessures par balle au ventre, à la suite de l’intervention, selon les témoins, de la garde rapprochée de l’ex-DGSN.
Car il faut rappeler que Chouaïb Oultache est également accusé de l’assassinat le 25 février 2010 du feu Ali Tounsi. La date du procès de cette affaire n’a pas encore été fixée.
Affaire à suivre.
Nissa Hammadi
Voter pourquoi ? et voter pour qui ? La révolution en Tunisie : Premier Bilan, Premières leçons
Nawaat
Par Aziz Krichen
Les élections du 23 octobre prochain vont-elles jeter les bases d’un régime républicain authentique ou déboucher sur une vulgaire mascarade ? Aller voter garde-t-il un sens ? Si oui, sur quelles listes porter ses suffrages ? Ces questions dérangeantes, la grande majorité de nos compatriotes se les pose. Elles sont le signe indiscutable que la “transition tunisienne vers la démocratie” se porte mal, sinon très mal.
Pour savoir comment nous en sommes arrivés là, il faut regarder en arrière, c’est-à-dire remonter au déclenchement du mouvement insurrectionnel en décembre 2010 et à la “fuite” de Ben Ali le 14 janvier 2011. Nous le savons désormais avec suffisamment de précisions : durant ces semaines de feu et de sang, deux séquences se sont déployées, et non pas une seule. Des séquences de nature différente et opposées entre elles. Nous avons assisté à un soulèvement du corps social, puis à un coup d’Etat interne au système.
Le soulèvement avait un caractère révolutionnaire évident. Il visait non pas le simple renversement de Ben Ali, mais celui du régime dans son ensemble (Ech-chaab yourid iskaat el-nidham !). C’est d’ailleurs pour éviter une telle issue, la chute du régime, que le coup d’Etat a été fomenté. Ses auteurs ? Le haut commandement de l’armée et certaines directions des forces de police, notamment la division antiterroriste, les uns et les autres agissant en coordination avec les services de sécurité US – tandis que les services français, toujours en retard d’un train, s’accrochaient obstinément à Ben Ali.
Ce ne sont donc pas nos “amis américains”, ni le général Rachid Ammar, qui ont favorisé ou encouragé le soulèvement – comme le soutient une théorie du complot imbécile, mais qui a la vie dure. C’est très exactement le contraire qui s’est produit. L’armée et la division antiterroriste ne sont intervenues que pour sauver les meubles. Pour barrer la route à une révolution menaçante, dévier sa trajectoire, briser son élan et enfin la dévoyer et la récupérer.
Comment ? En concédant un changement de pure forme, le remplacement de Ben Ali par un fantoche, et en confiant à un gouvernement intérimaire – dirigé par Mohamed Ghannouchi, Premier ministre sous Ben Ali, et composé pour l’essentiel de ministres issus du RCD -, la tâche d’organiser des élections présidentielles anticipées. Cela, bien entendu, dans “le respect de la constitution en vigueur” et pour “assurer la continuité des institutions de l’Etat” ! En termes explicites, l’opération revenait à sacrifier un tyran devenu trop encombrant, tout en gardant le contrôle effectif du pouvoir et en retirant l’initiative des mains inexpertes des insurgés.
Jusqu’au 14 janvier, le mouvement populaire avait été largement spontané et inorganisé. Il souffrait, en particulier, de l’absence de toute forme de coordination nationale : quand il existait, son principal encadrement provenait des structures locales ou régionales de l’UGTT. A partir de l’élimination de Ben Ali et l’installation du gouvernement provisoire, cet état de fait devenait dangereux. La spontanéité ne suffisait plus. Il fallait passer à un stade supérieur d’organisation et de savoir-faire. L’action de masse devait pouvoir s’appuyer dorénavant sur des formations politiques et sociales disposant d’une vision globale commune concernant la marche à suivre pour atteindre l’objectif de renversement du régime. Un but en faveur duquel des centaines de citoyens avaient fait le sacrifice suprême, en offrant leurs poitrines nues aux balles des forces de répression.
Surgie en Tunisie, la tempête révolutionnaire avait commencé à se propager dans les autres pays arabes, singulièrement en Egypte et en Lybie, nos voisins immédiats. Les peuples étaient maintenant entraînés sur une courbe ascendante. L’indépendance et la liberté paraissaient de nouveau accessibles. L’ambition collective semblait s’imposer d’elle-même. Mais l’efficacité exigeait, à tout le moins, la collaboration des partis et des groupes qui s’étaient réellement battus contre le régime Ben Ali. Or ces derniers – les démocrates, les progressistes, les islamistes, les marxistes, les nationalistes arabes, etc. -, qui avaient pourtant esquissé un début de rapprochement en 2006 à travers l’Initiative du 18 Octobre, n’ont jamais été capables, après le 14 janvier, de se hisser à la hauteur de l’enjeu. On pouvait penser que la révolution les tirerait vers le haut ; ils la tirèrent vers le bas.
L’inconséquence et la lâcheté se manifestèrent très tôt, lorsque le PDP, Ettajdid et Ettakatol, ainsi que l’UGTT et des “personnalités indépendantes”, acceptèrent avec empressement de participer au premier gouvernement provisoire de Mohamed Ghannouchi. Je répète quelle était la mission confiée à ce dernier : organiser dans un délai de deux mois des présidentielles anticipées, sans toucher à la constitution de 1959. Le régime en tant que tel n’était pas remis en cause : il s’agissait uniquement de donner les pleins pouvoirs à un autre que Ben Ali, en légitimant l’inévitable dictature à venir par des élections “sincères et transparentes” organisées par le ministère de l’Intérieur qui est, chacun le sait, orfèvre en la matière.
C’était plus que de la précipitation opportuniste, plus qu’une erreur de calcul : on était en face d’une véritable forfaiture, une véritable trahison du mouvement populaire. Néanmoins, dans les semaines qui suivirent l’exfiltration de Ben Ali, le peuple et la jeunesse restaient encore suffisamment mobilisés pour ne pas se laisser tromper par des manipulations aussi grossières. Kasbah I vint à bout du premier gouvernement Ghannouchi en moins de deux semaines (15-27 janvier 2011). Kasbah II peina un peu plus longtemps, mais se solda par le départ définitif de Ghannouchi et le renversement de son deuxième gouvernement (27 janvier-27 février 2011).
Béji Caïd-Essebsi fut alors “retiré de sa boite d’archives” et chargé de former un troisième gouvernement provisoire. Au début, il n’eut pas d’autre choix que de céder aux revendications de la rue : dissolution du RCD et de la police politique ; dissolution des deux chambres du parlement ; suspension de la constitution liberticide de 1959 ; convocation d’élections pour une assemblée nationale constituante… En théorie, les principaux obstacles qui s’opposaient au changement de régime étaient levés.
Mais après avoir annoncé ces concessions majeures – ce qui donna à beaucoup de Tunisiens et à la plupart des observateurs extérieurs l’impression que le pays se dirigeait sérieusement à présent vers sa mutation démocratique -, le nouveau Premier ministre s’employa systématiquement à vider les mesures adoptées de tout effet réel. Simultanément, il manœuvra sans relâche pour reconquérir chaque centimètre de terrain perdu. Et force est de reconnaître que l’opposition, loin de lui résister ou lui compliquer la tâche, la lui facilita au contraire, par sa pusillanimité et son manque de jugement. Je n’en donnerai ici que deux illustrations, toutefois particulièrement significatives.
1 – Début mars, lorsque Caïd-Essebsi remplace Ghannouchi, la scène politique est marquée par une sorte de dualité de pouvoir. D’un côté, il y a l’équipe gouvernementale, un mélange de “techniciens” et de seconds couteaux de l’ancien régime. Ce gouvernement, qui ne possède plus la moindre assise constitutionnelle, se définit comme une instance politiquement neutre – premier mensonge – et se prétend qualifié pour expédier les affaires courantes jusqu’aux prochaines élections – deuxième mensonge.
En face, nous trouvons le CDR (Comité pour la défense de la révolution), une structure créée à la mi-février, qui regroupe la plupart des partis d’opposition ainsi que l’UGTT et les principales organisations de la société civile : avocats, magistrats, journalistes, Ligue des droits de l’homme, etc. Le Comité se présente comme le porte-parole du pays réel et réclame un droit de regard sur l’activité du gouvernement de transition.
Sur le strict plan du rapport des forces, les partis d’opposition ne pesaient pas lourd. Sous Bourguiba d’abord, sous Ben Ali ensuite, la répression les avaient littéralement décimés. La révolution avait été déclenchée sans eux, sans qu’ils y participent de manière notable, à quelques exceptions près. Dans ces conditions, ils pouvaient difficilement se faire passer pour une représentation légitime de la population. Sur le plan symbolique, en revanche, leur rassemblement au sein du CDR, l’indépendance de leurs prises de positions, tout cela avait un caractère stratégique essentiel, qu’il fallait sauvegarder coûte que coûte. La création du CDR témoignait d’une défiance justifiée à l’égard du gouvernement provisoire ; c’était le signe qu’une alternative prenait forme, qu’une relève potentielle existait, qui pouvait se confirmer dans la durée.
J’ai parlé de dualité de pouvoir. Début mars, elle n’existait qu’à l’état virtuel. Si l’opposition parvenait à préserver son autonomie politique, la dualité deviendrait effective et la menace pour le régime substantielle. Pour Caïd-Essebsi, le danger devait être circonscrit sans plus attendre. Il refuse de reconnaître le CDR, au nom précisément de la prééminence du gouvernement “légal”. En contrepartie, il se dit disposé à travailler avec tous les partis et à les considérer comme des partenaires privilégiés, dans la mesure où ils intègrent la “Haute Instance” – une véritable usine à gaz, sorte de commission d’experts chargée de préparer les textes et les procédures devant encadrer le “changement démocratique”, dont le principe avait été annoncé par Ben Ali le 13 janvier 2011, quelques heures avant son élimination.
Après des jours de discussions aussi enflammées que dérisoires, les uns après les autres, l’ensemble des partis d’opposition rentre dans les rangs. Exit le CDR, vive la Haute Instance… pour la réalisation des objectifs de la révolution ! Sauf qu’au passage, l’opposition se retrouvait pratiquement paralysée. Elle était quantitativement minoritaire, étant donné le nombre d’”indépendants” que le gouvernement avait désigné pour soi-disant parachever la représentativité de l’organisme mis en place. Et elle était dépourvue de toute capacité d’initiative, puisqu’elle évoluait désormais dans un cadre purement consultatif, dont l’agenda et le staff dirigeant étaient imposés directement par le pouvoir.
L’existence politique indépendante des partis n’avait duré que quelques semaines. Ils n’étaient plus là pour indiquer un cap, offrir une alternative, mais pour servir de caution à un régime à la dérive, pour l’aider finalement à récupérer ses forces, en se satisfaisant de menus changements de façade. La démarcation basique qu’opère toute révolution pour espérer vaincre, celle entre les amis et les ennemis – cette distinction ne pouvait plus être faite dès lors que l’opposition s’était ralliée au gouvernement en rejoignant la Grande Instance. En perdant ses ennemis, le peuple tunisien perdait du même coup ses amis. En constatant leur connivence objective, contre qui aurait-il pu porter ses coups ?
2 – La deuxième illustration à pour cadre cette même Haute Institution, mais un mois plus tard, lors du débat sur le mode de scrutin à appliquer pour l’élection de l’assemblée constituante. D’emblée, l’affaire est présentée comme essentiellement technique. Deux scénarios sont retenus : le scrutin uninominal ou le scrutin par liste. Des dizaines d’experts sont invités à donner leur point de vue sur les avantages et les inconvénients de chaque formule. Rapidement, une large majorité se dégage en faveur du scrutin par liste. Une résolution est rédigée sur cette base et adopté à la quasi unanimité. Le gouvernement l’entérine. De fait, consciemment ou inconsciemment, tout le monde s’était arrangé pour passer sous silence la signification politique réelle de chaque type de scrutin.
Sur le plan empirique, la distinction entre les deux modèles est simple à saisir. Dans le cas du scrutin par liste, l’opération de vote se déroule à l’échelle d’une région relativement vaste – le gouvernorat entier -, englobant une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants. On ne vote pas pour élire son député, mais tous les députés de la région considérée. A l’inverse, dans le cas du scrutin uninominal, la circonscription est réduite – elle correspond au territoire de la délégation – et ne compte que quelques dizaines de milliers d’habitants. On vote pour élire un seul député, son député, celui qui vous représentera directement à la constituante.
Il ne faut pas sortir de Sciences Po pour deviner que le scrutin par liste convient davantage aux partis organisés, alors que le scrutin uninominal favorise lui plutôt les candidatures individuelles disposant d’un minimum d’ancrage et de rayonnement local. Dans les pays occidentaux, où les phénomènes de corruption et de clientélisme ne sont pas rares, le modèle uninominal a généralement mauvaise presse. Il accorde une sorte de rente de situation aux notables provinciaux, dont certains finissent par établir de véritables dynasties électives héréditaires. C’est d’ailleurs beaucoup à partir de ce genre de parallèles que la Haute Instance a justifié son choix massif en faveur du scrutin de liste.
Sauf que comparer la situation politique de la Tunisie avec celle des démocraties occidentales n’a proprement aucun sens. Les données du problème sont radicalement différentes. Après le demi-siècle de dictature que nous venons de traverser, nous sommes très loin de disposer d’un système de partis digne de ce nom. Surtout après le 14 janvier, lorsque leur nombre a explosé pour ajouter de la confusion à la confusion (on compte aujourd’hui plus de 100 partis enregistrés). Par contre, le pays a été labouré de long en large par plusieurs mois de soulèvement populaire. Durant cette période d’effervescence, par centaines, des femmes et des hommes se sont révélés, qui ont joué un rôle moteur en entraînant leurs compatriotes dans le combat. Beaucoup parmi eux ont acquis de l’expérience et une véritable autorité en animant les conseils révolutionnaires locaux. Ces leaders naturels, issus des rangs mêmes de l’insurrection, sont connus et respectés. On les rencontre dans tous les milieux sociaux, y compris les plus modestes, et dans toutes les régions, y compris celles habituellement oubliées. Le scrutin uninominal n’est sans doute pas la panacée, mais c’est celui qui était le plus à leur portée, celui qui aurait eu le plus de chances de les concerner, de les attirer, de susciter des candidatures parmi eux – des candidatures crédibles et légitimes, parce que provenant des profondeurs du pays réel.
Au total, dans cet épisode du mode de scrutin, on avait à choisir entre laisser la population sélectionner par elle-même et au plus près ses élus ou les désigner par des états-majors de partis installés dans la capitale ; on avait à choisir entre un renouvellement substantiel de la représentation nationale ou son simple élargissement par cooptation ; on avait à choisir entre construire un nouveau système politique en partant par le bas ou rafistoler l’ancien par le haut. Pour conclure : on avait à choisir entre maintenir vivant le lien entre la révolution et les élections ou couper ce lien. Le gouvernement, la Haute Instance et, avec eux, l’écrasante majorité des partis, ont tranché. Et ils ont tranché en faveur de leurs seuls intérêts d’appareils.
Comment expliquer pareil comportement de l’opposition tunisienne ? Je crois que l’on commettrait une grave erreur en analysant le phénomène uniquement à partir de considérations morales ou psychologiques (manque de jugement, trahison, opportunisme, etc.). Le mal est plus profond et ancien. Il tient à l’espèce de fossé sociologique et culturel qui sépare cette opposition – et plus généralement les élites du pays – des masses populaires. Ce fossé a été mis en lumière au cours même des mois de décembre et de janvier, lorsque tout le monde a pu constater que le soulèvement était largement spontané et inorganisé. On se souvient de ces reportages cocasses réalisés par les télévisions européennes à ce moment. Les journalistes semblaient perdus : ils cherchaient des “barbus islamistes” à la tête des manifestations et, à leur grand désarroi, n’en trouvaient pas. Ils auraient pu tout autant chercher les champions actuels du “modernisme” et de la “laïcité” : ils ne les auraient pas rencontrés non plus.
La confrontation a débuté comme un bras de fer entre le peuple et le régime, et ce n’est que lorsque Ben Ali a été “dégagé”, lorsque le chemin a été déblayé, que l’opposition a pu entrer en scène. Le jeu, qui était limité à deux acteurs, est devenu un jeu à trois. Stratégiquement, deux combinaisons étaient possibles, et seulement deux : soit l’alliance du peuple et de l’opposition contre le pouvoir ; soit l’alliance du pouvoir et de l’opposition au détriment du peuple.
Enoncé en ces termes, le constat peut paraître exagéré, voire outrancier. Mais considérons le déroulement des événements : c’est exactement ce qui s’est produit. Sous les deux premiers gouvernements provisoires (Ghannouchi I et Ghannouchi II), une partie de l’opposition a rejoint le régime, tandis que l’autre a continué à le combattre, en reprenant à son compte les revendications populaires. Depuis le troisième gouvernement intérimaire (Caïd-Essebsi), après la dissolution du CDR et l’adhésion à la Grande Instance, le ralliement n’a pas été partiel, mais général. L’ensemble de l’opposition s’est mis à jouer selon les règles définies par le régime.
Cette soumission aux conditions posées par le pouvoir a eu de lourdes conséquences négatives, non seulement pour la mobilisation populaire, mais aussi pour l’évolution des pratiques partisanes. Après avoir intégré la Haute Instance (mars) et adopté le mode de scrutin par liste (avril), les partis ne se sont plus préoccupés que de leur participation aux élections et du nombre de sièges qu’ils pouvaient en retirer. Obnubilés désormais par cet unique enjeu, ils se sont comportés comme si la campagne portait sur des législatives normales et non pas sur une échéance exceptionnelle, l’élection d’une assemblée constituante. Ils ont oublié que celle-ci avait pour objet central de définir un contrat social, commun à tous les Tunisiens et les liant pour plusieurs générations. Bref, ils ont perdu de vue que leur mission essentielle était une mission d’unité politique, de cohésion sociale et de reconnaissance mutuelle. Au lieu de quoi, ils sont littéralement partis en guerre les uns contre les autres. Ils se sont acharnés à se démarquer, à se distinguer, à se différencier, à se séparer, à se dénigrer les uns des autres, chacun ciblant une clientèle électorale particulière, chacun défendant sa petite boutique, chacun cherchant à l’agrandir, par tous les moyens, y compris les moins honorables.
Au sein de la Haute Instance, les partis d’opposition n’ont donc pas aplani leurs divergences, ils ont au contraire aggravé leurs divisions, donnant ainsi au régime la possibilité d’utiliser l’opposition contre elle-même, une technique qu’il maîtrise depuis toujours. Même l’épouvantail du danger salafiste, que Ben Ali a instrumenté pendant 20 ans et que l’on croyait disparu avec sa chute, a refait surface et repris du service. Et l’on a vu se durcir comme jamais auparavant le clivage autodestructeur entre “islamistes” et “laïques”. Lorsque la tension retombait quelque peu, une quelconque provocation policière remettait le feu aux poudres et le manège repartait pour un tour. On en a eu un nombre incalculable d’exemples.
L’exacerbation des rivalités au sein de l’opposition n’a pas servi que le pouvoir, elle a aussi grandement facilité le travail de noyautage et de verrouillage des agents d’influence étrangers. Pour garantir leurs chances de réussite lors des prochaines élections, plusieurs partis se sont sentis tenus de montrer patte blanche aux “parrains” habituels de la Tunisie, notamment la France et les Etats-Unis. Jamais les contacts n’ont été aussi fréquents que ces derniers mois. Ce qui n’a pas été sans infléchir sérieusement les choix d’orientation de nombreux partis, spécialement en matière d’économie, de sécurité et de politique internationale. Alors qu’il fallait se battre pour rétablir la souveraineté du pays après l’élimination de Ben Ali, des dirigeants d’opposition n’ont pas hésité à l’aliéner davantage, dans le but d’en tirer profit pour leurs propres couleurs.
Une dérive du même genre a été observée sur le plan financier. L’argent est le nerf de la guerre. Comme ils étaient partis en guerre contre leurs concurrents, de nombreux partis, sans moyens au départ, se sont lancés dans des campagnes débridées de collecte de fonds, sans trop se soucier de leur provenance. Le total des sommes ainsi injectés dans le circuit politique est hallucinant, il s’élève à plusieurs milliards de DT. L’origine ? Les monarchies pétrolières et l’Europe pour l’extérieur, des affairistes compromis avec le clan Ben Ali pour l’intérieur – sans doute une manière d’effacer l’ardoise. Plusieurs scandales ont éclaté à ce propos, qui ont surtout éclaboussé le PDP et Ennahdha. La corruption était la marque de fabrique du RCD. Le RCD a été dissous, mais il a fait des émules.
Obnubilés par leurs querelles intestines, obsédés par les efforts que chacun devait déployer pour remplir les caisses et recruter des troupes, les partis n’avaient plus beaucoup de temps à consacrer à contrer le gouvernement. Celui-ci en a naturellement profité pour reprendre progressivement le contrôle de la situation. La récupération s’est faite par paliers, mais de manière continue et, il faut le reconnaître, sans rencontrer trop de résistances. Entre mars et juin 2011, les principaux lieux de pouvoir – les ministères de l’Intérieur et de la Justice, les médias de masse, l’UGTT, les banques, le patronat, etc. – étaient débarrassés de leurs velléités d’autonomie ou de transparence et fermement mises au pas. Pendant que les partis croyaient qu’ils cogéraient la transition de la dictature à la démocratie, Caïd-Essebsi et son équipe ont travaillé sans répit à ramener les choses à l’état où elles se trouvaient avant le 14 janvier.
Parallèlement, la mobilisation populaire s’est essoufflée, avant de retomber, comme une construction dont les fondations se dérobent. Evidemment, l’agitation sociale n’a pas été stoppée – comment aurait-elle pu l’être, d’ailleurs, avec l’explosion du chômage et la flambée des prix des biens de première nécessité ? -, mais elle est restée éparpillée, ponctuelle, et n’a plus jamais revêtu une dimension nationale. Avec la démobilisation est venue la démoralisation, qui s’est traduite par une espèce de rejet, de dégoût universel à l’égard des partis et de la politique. Le retrait de la population s’est manifesté de manière frappante en juillet et en août, lors de l’ouverture des inscriptions sur les nouvelles listes d’électeurs. Il a fallu ajouter plusieurs semaines aux délais légaux pour approcher péniblement les 50% du corps électoral. Concernant spécifiquement la tranche des 18-20 ans, celle qui a été le fer de lance de la révolution, le taux d’inscription ne dépassait pas les 20% !
* * *
C’est dans ce contexte général que les Tunisiens sont appelés, ce dimanche 23 octobre, à élire leurs représentants à l’assemblée constituante. L’analyse dressée ici n’est pas optimiste ; elle n’est pas non plus pessimiste ; elle est simplement objective. Ben Ali a été chassé du pouvoir, mais son régime, un moment ébranlé, est toujours debout, malgré plus de neuf mois de “transition démocratique”. Très vraisemblablement, le changement effectif ne sera pas non plus réalisé avec les élections de dimanche prochain. La Tunisie est – et restera – un pays surendetté et dépendant. Elle est – et restera – insérée de manière organique dans le système de domination occidental. Elle ne s’est pas écartée – et ne s’écartera pas – des choix économiques désastreux qui lui sont imposés depuis des décennies. Immanquablement, ces choix continueront à creuser des inégalités insupportables entre les groupes sociaux et les régions. Ils continueront de marginaliser la jeunesse, en particulier les jeunes diplômés. Ils augmenteront toujours plus le rôle destructeur de l’affairisme et de la corruption.
Oui, je le crains, sur tous ces sujets, rien d’important ne changera après le 23 octobre. Que faire alors par rapport aux élections ? S’en détourner ? S’en laver les mains ? Désespérer de son pays et de ses compatriotes ? L’engagement politique exige la lucidité. Mais la lucidité n’est pas synonyme d’abandon ni de démission. Dans un processus révolutionnaire, la victoire ou l’échec sont des notions relatives. Parce que la révolution est un processus, c’est-à-dire une transformation graduelle inscrite dans la durée. Les succès ou les revers doivent être rapportés à une chaîne de moments successifs, bornée aux deux extrémités par un point de départ et un point d’arrivée. Une même chose peut être considérée comme une défaite, si on la mesure à son éloignement par rapport au but vers lequel on tend ; ou comme une victoire, si l’on estime qu’elle a modifié favorablement les données initiales d’un combat qui n’en est qu’à ses premières phases.
J’ai dit que le régime n’avait pas été transformé au niveau de ses structures fondamentales. C’est indéniable. Mais ce n’est qu’un aspect de la question. L’autre aspect, c’est que le soulèvement populaire l’a forcé à changer son mode de fonctionnement. C’est considérable. Depuis janvier dernier, nous avons arraché des espaces de liberté décisifs – libertés d’expression, d’organisation, de manifestation, de représentation – sur lesquels il sera extrêmement difficile de revenir. Parce que le peuple a payé ces avancées de son sang et qu’il ne s’agit plus pour lui, dans ces affaires, de simples droits abstraits, inscrits dans une constitution pour faire joli et que personne ne respecte. Le 14 Janvier 2011 n’a rien à voir avec le 7 Novembre 1987, ni même avec le 20 Mars 1956. Et ses conséquences, à moyen et long terme, seront incomparables.
Une autre perspective doit être rappelée, dont le poids va être déterminant à l’avenir. La révolution déclenchée chez nous n’a pas concerné la seule Tunisie ; elle s’est tout de suite propagée parmi l’ensemble des peuples arabes. Les soulèvements de masses qui ont “dégagé” Ben Ali ont aussi “dégagé” Moubarak, puis Gueddafi. Ils vont bientôt “dégager” Saleh et peut-être ensuite Assad. Dans d’autres pays – Iraq, Jordanie, Bahreïn, Arabie saoudite, Oman, Maroc -, malgré la répression, l’agitation reste présente, à l’affût, attendant l’occasion propice pour lancer de nouveaux assauts. Les résultats concrets déjà obtenus ne sont peut-être pas à la hauteur des espérances. Mais les Arabes partaient avec un gros handicap. Ils ont été étouffés par un demi-siècle de tyrannies et d’agressions extérieures. Ils commencent aujourd’hui à secouer le joug ; demain, ils le briseront.
Cela signifie que nous entrons dans une nouvelle époque, à l’échelle de la région et sans doute aussi à l’échelle mondiale. Dans les 10-15 ans qui viennent, les évolutions en cours ne vont pas se ralentir, mais s’accélérer. La vieille exhortation romantique lancée par Guevara depuis la Bolivie ( “Créer deux ou trois Vietnam !”) est en train de se réaliser. Non par des groupes armés, mais par des peuples pacifiques. Non en Amérique latine, mais dans le monde arabe, à cheval entre l’Afrique et l’Asie. Les forces de l’Empire sont confrontées à plusieurs zones de résistance populaire de façon simultanée. Rapidement, elles ne sauront plus où donner de la tête, d’autant que le système économique et financier qui les soutient n’en finit pas de s’écrouler depuis 2008. Le combat en Tunisie n’est pas isolé. Il est porté par un vaste déploiement de l’histoire, qui redistribue les cartes et multiplie les opportunités.
Mais revenons à des préoccupations plus immédiates. Si l’on essaie d’identifier la principale difficulté rencontrée par la révolution tunisienne depuis décembre 2010, on dira qu’elle se situe dans une forme de contradiction, de décalage, entre ce que l’on pourrait appeler son moteur objectif (le peuple, qui voulait renverser le régime) et ce que l’on pourrait appeler son moteur subjectif (l’élite intellectuelle et politique, les partis d’opposition, qui n’ont pas voulu ou pas su se mettre au service de cette demande de révolution). Etant donné les particularités de la pyramide démographique, on pourrait ajouter que le décalage entre l’objectif et le subjectif est aussi un décalage entre les générations. La révolution a surtout été voulu par les jeunes ; elle a été dévoyée surtout par les plus âgés.
Cette situation n’a rien d’exceptionnel. C’est même une règle constante en sociologie. Certes, les élites aiment toujours se faire passer pour le secteur le plus éclairé de la population, et donc comme son avant-garde naturelle. En vérité, elles n’en sont que l’expression moyenne, la sophistication verbale en plus. En outre, elles font le plus souvent partie des milieux économiquement privilégiés – des privilèges qui se consolident avec l’âge, avec l’avancement dans la carrière et les promotions. En général, et contrairement à l’image qu’elles veulent donner d’elles, les élites sont foncièrement conservatrices : quand bien même elles le critiqueraient sur tel ou tel aspect, elles sont viscéralement attachées au maintien de l’ordre existant.
La situation ne change à ce niveau que lorsque le corps social commence à être remué par des secousses qui annoncent l’arrivée de la tourmente révolutionnaire. Il peut alors s’opérer une sorte de scission, de polarisation des élites. A ce moment-là, selon des rythmes et des procédures variés, on peut assister à la naissance d’élites intellectuelles et politiques capables de se vouer au peuple et à la révolution. En Tunisie, pour les militants du vrai changement, pour les vrais combattants de l’indépendance et de la liberté, c’est le travail qui les attend. C’est la tâche stratégique de l’étape qui commence : avec la jeunesse qui s’est levée en décembre et janvier, aider à la cristallisation d’une nouvelle culture et d’une nouvelle élite nationale. Cela, dans tous les domaines de la vie collective – la politique et la pensée, l’art et la littérature, la vie associative et l’action syndicale -, en dépassant les clivages idéologiques de convenance, en particulier celui opposant les “modernistes” aux “islamistes”, parce que leurs présupposés respectifs sont superficiels et unilatéraux et que leurs disputes ne servent qu’à diviser la population et à la retourner contre elle-même.
Pour l’heure, le problème le plus urgent est celui des élections. J’ai porté un jugement sévère à l’égard des partis qui vont solliciter nos suffrages. Le jugement est fondé dans la mesure où il est global. Si l’on passe au cas par cas, le tableau est beaucoup plus complexe. Par bien des aspects, les partis sont responsables de la crise actuelle, mais ils ne sont pas tous coupables, et quand ils le sont, ils ne le sont pas dans les mêmes proportions. (Je ne parle que des partis dont l’existence est antérieure au 14 janvier. A 90%, les autres, les nouvelles formations, on peut imaginer qu’elles vont disparaître après le scrutin, aussi bizarrement qu’elles sont apparues.) Quand on regarde les choses de près, on constate d’ailleurs que la situation d’aucun parti n’est définitivement fixée. Si les directions sont restées généralement entre les mêmes mains, les effectifs ont énormément bougé. Il y a eu une sorte de turn-over incessant à peu près partout, des arrivées massives et des départs conséquents. Dans certains cas, le ratio ancien adhérent/nouvel adhérent a dépassé les 100. Les organisations sont donc plongées depuis janvier dans un véritable maelstrom, qui modifie tout, aussi bien leur base sociale que leur orientation politique. Le travail de décomposition-recomposition auquel j’ai fait allusion est à l’œuvre dans toutes les structures et il faudra certainement attendre plusieurs mois encore pour que les choses commencent à se décanter.
Il faut pourtant se déterminer et choisir, à l’intérieur de cet environnement passablement mouvant et incertain. Des milliers de listes sont en compétition, surtout des listes partisanes, mais aussi beaucoup de listes indépendantes. Dans le tas, il y a un grand nombre de candidats intègres et dévoués. Voter pour eux en conscience – et barrer la route aux partis qui se contenteront d’un simple ravalement de façade de l’ancien système – est un devoir civique élémentaire. Même si l’on est convaincu d’avance que l’opération électorale ne sera pas aussi “sincère et transparente” qu’on nous l’annonce.
Les pénuries cycliques de médicaments continuent d’affecter de nombreux malades. Les incessantes et pressantes demandes des professionnels de la santé, des pharmaciens et des parlementaires pour l’ouverture d’une enquête indépendante sur ces ruptures répétitives ne semblent pas avoir eu l’écho souhaité.
«Nous exhortons le ministère de la Santé de mener un travail d’investigation en vue de localiser les failles qui ont mené à la rupture de médicaments dans les officines à l’échelle nationale», a déclaré M. Belambri, président du Snapo. «Il faut qu’une enquête indépendante du ministère de la Santé détermine précisément les responsabilités de cette catastrophe», a clamé le professeur Djidjli, président du Syndicat national des professeurs et docents. Il s’agit là d’une des revendications du syndicat.
Les professionnels disent ne pas comprendre pourquoi le ministère continue d’ignorer cette réalité qui met en danger la santé de milliers de malades. Pourtant, toutes les données sur l’importation, la distribution, la production et la consommation sont disponibles et accessibles, nous a fait remarquer un spécialiste en la matière. Le ministère de la Santé a, sans doute, toutes les explications nécessaires concernant ce dossier. Le département de M. Ould Abbès ne se prive tout de même pas d’accuser tantôt les distributeurs, tantôt les importateurs, les gestionnaires des établissements ou encore des «lobbies». Mais à aucun moment il ne se remet en cause, ne serait-ce que pour les lenteurs bureaucratiques connues au niveau de ce département. Les raisons sont multiples.
D’après certaines informations recueillies dans le cadre de notre enquête, il apparaît clairement que la responsabilité incombe en grande partie au ministère de la Santé. Le nombre de produits introuvables ne cesse d’augmenter. «C’est scandaleux !», «C’est inacceptable », sont les réactions de plusieurs pharmaciens interrogés sur la rupture des produits. «Nous n’avons jamais connu de telles pénuries. Nous faisons face tous les jours au désarroi des patients. Malheureusement, nous ne pouvons rien faire. A un certain moment, lorsque certains produits venaient à manquer, on trouvait toujours le moyen de se les procurer auprès de confrères, mais là, il n’est plus possible de répondre à la demande des patients», nous confie-t-on, avant de signaler que les médicaments concernés sont surtout ceux traitant les maladies chroniques.
El Watan a enquêté sur les raisons de la rupture de certains produits essentiels indiqués pour différentes pathologies sur la liste des 300 médicaments en rupture de stock depuis plusieurs mois. Parmi les produits qui manquent dans les officines, l’on citera la pilule contraceptive, les corticoïdes injectables, des médicaments traitant la tension artérielle et les maladies cardiovasculaires.
Des stocks difficiles à composer
Les dispositions réglementaires relatives au marché du médicament, revues et corrigées à chaque changement à la tête du ministère de la Santé, ont fait que le marché a connu une véritable perturbation due, selon les spécialistes, à la réduction des quantités des programmes d’importation, ce qui rend quasiment impossible la constitution d’un stock de trois mois en fin d’année. En cas d’absence d’approvisionnement en début d’année, la rupture est inévitable. Les retards dans la publication de la liste de médicaments interdits à l’importation figurent parmi ces obstacles.
«Les laboratoires exportateurs ne lancent aucune production d’un produit tant que les importateurs n’ont pas les programmes validés par le ministère de la Santé. Comme la dernière liste a été publiée par le ministère l’été dernier, les importateurs ont donc établi leur programme selon cette liste. Ce qui a constitué un véritable frein et donc de telles ruptures», nous a-t-on expliqué. Dans le cas où l’importateur voudrait importer une quantité de médicaments en urgence, il est impossible au laboratoire d’exporter un stock destiné à d’autres pays en dehors d’une dérogation signée par le ministère de la Santé, car le packaging est exclusivement dédié à l’Algérie (notice en arabe et en français et numéro d’enregistrement algérien).
Toutes ces contraintes sont omises par les responsables du ministère de la Santé, qui ne cessent d’avancer que «les programmes à l’importation des produits finis ont été tous signés. Il n’y a pas de raison qu’il y ait des ruptures». Ils omettent de préciser à quelle date ces programmes ont été justement délivrés, sachant que les procédures d’importation fixées par les cahiers des charges sont claires. L’obligation d’ouverture de lettres de crédit, le délai fixé pour faire les commandes, le contrôle des échantillons, le dédouanement et toutes autres procédures exigées par la loi font que le produit ne peut être sur le marché que dans les trois mois, voire plus, qui suivent la signature des programmes. Lesquels n’ont été signés par la direction de la pharmacie qu’en avril, mai, juin et juillet 2011, alors qu’habituellement, les procédures pour l’importation sont entamées dès le mois de décembre.
Djamila Kourta
160 produits ont bénéficié de la levée de l’interdiction
L’interdiction d’importation de certains médicaments constitue une des causes de ces ruptures.
La décision a été prise sans assurer au préalable un dispositif réglementaire, en l’occurrence une structure de veille, pour assurer une disponibilité des matières premières chez les producteurs qui se sont engagés à fabriquer ces médicaments. Lors de notre enquête, nous avons constaté que certains produits sont en rupture de stock car des producteurs se sont tout simplement désengagés.
Pourquoi l’autorité de santé n’a-t-elle pas sanctionné les contrevenants et cherché des moyens pour parer à ces ruptures ? Aucune évaluation n’a été faite depuis la première liste, en 2008, réactualisée en 2011. Le retard pris pour la publication de cette liste a sérieusement compliqué la situation. Jusqu’au mois de juin, les opérateurs de la pharmacie, y compris les importateurs, ignoraient quels étaient les nouveaux produits interdits à l’importation. Il leur était donc difficile de lancer des programmes d’approvisionnement à l’aveuglette.
D’ailleurs, de nombreux fabricants se demandent sur quelles bases ces médicaments ne sont plus autorisés à l’importation et s’inquiètent de la détérioration du marché du médicament, fragilisé par des ruptures répétitives. Cette liste des médicaments interdits a été confectionnée sans mettre en place au préalable les mesures pour faire face à d’éventuels problèmes sur le terrain, tels que les ruptures de stocks. Elle compte 251 produits, toutes classes thérapeutiques confondues, et nombre d’entre eux sont actuellement en rupture, dont des génériques.
La nouvelle liste a été finalement expurgée de plusieurs produits. Sur les 358 médicaments interdits à l’importation en 2008, 160 ont bénéficié de la levée de l’interdiction pour atteindre aujourd’hui seulement 251 médicaments.
De nouvelles mesures ont été introduites dans l’arrêté de juin 2011. «Un médicament est interdit à l’importation lorsqu’il est fabriqué par au moins trois producteurs nationaux et couvre entièrement les besoins du pays. L’importation est autorisée à des tiers manquants lorsque la production nationale couvre le tiers ou les deux tiers des besoins.» Des mesures qui semblent être ignorées. Aucune évaluation n’a été entreprise pour justement situer la responsabilité de ces ruptures. Les produits cités dans l’échantillon, pourtant classés comme médicaments essentiels, dont certains ont été interdits à l’importation, ont fini par être ré-autorisés. Comment peut-on priver pendant des mois des Algériens de produits vitaux pour leur santé sans que les responsables de ces décisions ne soient jugés ?
La politique du médicament menée jusque-là a malheureusement abouti à un échec. Et les malades sont les premières victimes.
Djamila Kourta
Délais pour l’importation d’un médicament
L’importation des médicaments répond aux exigences d’un cahier des charges établi par le ministère de la Santé. Les conditions d’importation sont fixées et les procédures sont claires.
La disponibilité des produits dépend donc du respect de ces procédures, à commencer par la signature des programmes, généralement en fin d’année (décembre). Les délais pour la préparation des commandes varient de 3 à 6 mois selon les produits. L’expédition, quant à elle, se fait en 10 à 15 jours et le dédouanement en 10 jours. Les produits sont alors soumis alors à vérification au Laboratoire national de contrôle des produits pharmaceutiques.
Les médicaments sont libérés au bout de 15 jours, sans compter les délais du crédit documentaire. Le médicament ne peut être disponible sur le marché algérien que quatre mois ou plus à compter de la date de la signature des programmes. La majorité des produits en rupture souffrent de ce black-out imposé par le ministère de la Santé, où toute décision est centralisée au niveau du secrétaire général au lieu de la direction de la pharmacie.
Djamila Kourta
Le printemps arabe arrive en Suisse: un ancien général algérien arrêté et poursuivi pour crimes de guerre
Genève, le 21 octobre 2011
Accusé de crimes de guerre commis lors de la guerre civile algérienne, l’ancien général et Ministre de la Défense algérien Khaled Nezzar a été arrêté à Genève jeudi matin, 20 octobre 2011. Entendu par le Ministère public de la Confédération (MPC) jusqu’au vendredi 21 octobre à 18h, il a ensuite été remis en liberté sur la base de promesses de se présenter durant la suite de la procédure. Plus tôt dans la semaine, le MPC avait ouvert une instruction suite à une dénonciation de TRIAL, l’association suisse contre l’impunité.
Monsieur Khaled Nezzar est né le 27 décembre 1937. Il a occupé divers postes à responsabilités dans l’armée. Chef des armées terrestres en 1986, il a été promu chef d’état-major puis Ministre de la Défense en 1990. A ce poste, il est devenu l’homme de toutes les décisions au sein du pouvoir. De 1992 à 1994, il a été l’un des cinq membres du Haut Comité d’Etat (HCE), junte militaire de cinq membres remplaçant le président élu. M. Nezzar a été considéré comme l’un des hommes les plus puissants du régime au début des années 1990, alors que la «sale guerre» faisait rage.
De nombreuses organisations de défense des droits humains lui reprochent d’avoir ordonné, autorisé et incité des militaires et des agents de la fonction publique à exercer des actes de torture, à commettre des meurtres, des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées et autres actes constitutifs de graves violations du droit international humanitaire.
Le droit suisse autorise la poursuite des violations du droit international humanitaire, notamment les violations des Conventions de Genève et de ses Protocoles additionnels, dès lors que le suspect se trouve sur le territoire suisse. Par le passé, un ressortissant rwandais avait été condamné en Suisse à 14 ans de prison pour sa participation au génocide commis dans ce pays en 1994.
L’organisation TRIAL, spécialisée dans la lutte contre l’impunité des auteurs de violations graves des droits humains, s’est félicitée de l’arrestation et de la poursuite de M. Nezzar pour crimes de guerre. Selon son directeur, Philip Grant, «le souffle du printemps arabe a atteint la Suisse. L’exigence de justice élémentaire, qui n’a pas encore trouvé son expression en Algérie, doit maintenant se réaliser en Suisse». L’organisation regrette toutefois que l’intéressé n’a pas été placé en détention préventive, le risque de fuite paraissant trop élevé. «Il n’a pas été porté suffisamment compte de l’énorme souffrance de milliers de victimes algériennes de l’appareil répressif dirigé par M. Nezzar», a ajouté M. Grant.
La procédure pénale se poursuivra néanmoins.
Pour en savoir plus:
TRIAL communiquera ultérieurement d’autres informations sur cette affaire en fonction de l’évolution de la situation. Si vous souhaitez recevoir les communiqués de TRIAL, merci de vous inscrire ici.
La récente décision prise par le ministère de la défense nationale d’augmenter la solde des militaires à hauteur de 20 % applicable à compter du mois de novembre avec effet rétroactif au mois d’avril n’a rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans le cadre des privilèges
socioprofessionnels reconnus à cette institution constitutionnellement au service de la nation mais virtuellement servant d’ossature au système pour etre l’outil de répression par excellence compte tenu de son parcours fait de zones d’ombre et ce,depuis l’indépendance. Un parcours qui en dit long sur la définition à laquelle elle répond en réalité au regard de ce qui est advenu après l’arret du processus électoral en 1992 et de la
tragédie nationale à propos de laquelle la présomption de culpabilité pèse sur l’autorité militaire en tant que principale commanditaire.
BOUKHAROUBA M ohammed,alias HOUARI Boumediene, ne manquait pas à chaque occasion de souligner la prédominance de l’armée en répétant: » Un Etat sans armée n’est pas un Etat ».Sans doute insinuait-il qu’elle demeure le principal garant de la pérennité du
régime qu’il batit sur l’ostracisme,la terreur et la répression.
Dans l’exposé des motifs tel que repris en substance par le quotidien progouvernemental « ECHOUROUK »,il ressort que: »pour que l’armée soit capable de remplir les missions qui lui sont dévolues(protections de nos frontières,lutte anti-terroriste), l’Etat se doit d’assurer à ses éléments autant de droits que leurs homologues dans les autres secteurs paramilitaires(douanes,protection civile,police nationale,gardes communaux).Pour rappel,le dernier agent de police perçoit une fois et demi le salaire d’un ingénieur d’Etat
à la suite de la révision de la grille des salaires qui a permit à chacun d’eux d’encaisser un rappel de cent millions de centimes.
Protéger les frontières contre qui? Contre Israel avec qui les rapports de nos gouvernants sont plus qu’amicaux?Absolument pas.
Contre les retombées de la jeune démocratie Tunisienne qui inciterait le peuple algérien à la révolte par l’effet de contagion du printemps arabe.
Quant au terrorisme que notre armée est sensée combattre,il s’agit de la version officielle de la réaction d’un peuple à qui on a confisqué le droit de décider librement de son avenir en choisissant souverainement ses représentants à travers des élections exemptées
de toutes fraudes qui font des revendications populaires »un acte terroriste » répréhensible au regard de l’arsenal des lois scélérates qui ont été votées à l’occasion par un système à
court d’alibis pour justifier ses dérives. Un terrorisme dont l’Etat à travers ses institutions est à la fois l’auteur du scénario et le metteur en scène.
A l’heure ou nos universitaires souffrent le martyr pour bénéficier d’un emploi stable après un parcours estudiantin de deux décennies (s’ils ont la chance de participer à un concours c’est mille candidats pour dix postes)le DGSN ,le général HAMEL a annoncé il y
a trois jours l’intention de son département de créer dix mille postes budgétaires au titre de l’exercice 2012 dans la perspective de renforcer le dispositif sécuritaire afin de rendre la machine policière déjà répressive plus performante afin de parer à l’éventualité d’un soulèvement populaire dévastateur issu de l’implosion d »‘une société en ébullition et dont le calvaire gagne chaque jour en apreté .
Pour l’observateur impartial,la démarche ainsi faite par l’autorité militaire de décider unilatéralement en dehors de toutes consultations gouvernementales est un nouveau défi jeté à Mr OUYAHIA qui,à défaut de pouvoir le relever,ne lui reste que narguer le maillon
le plus faible de la société: Les retraités dont il s’est servi des cotisations pour dédommager les familles victimes du terrorisme en puisant sans réserves dans les fonds du C N R.
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